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SUJET1


1. Définition


« Selon l'étymologie latine, le sujet réunit deux significations contraires. D'une part, est sujet celui qui est assujetti à un pouvoir, pouvoir du père, du roi, du président, de la loi, des supérieurs hiérarchiques, etc. D'autre part, le sujet est l'être autonome et conscient, souverain dans la mesure où il peut affirmer sa liberté et endosser la responsabilité de ses actes, quoi qu'il sache, ou ignore, des déterminations naturelles, psychologiques, socio-historiques, politiques, qui constituent sa situations singulière mais ne le conditionnent pourtant pas de manière définitive »2.

La définition ci-dessus présentée constitue la base de notre réflexion autour de la problématique du sujet en situation de violences collectives : son statut en tant que acteur et/ou victime, mais aussi sa responsabilité civile et morale en tant que citoyen ou être humain tout simplement.

Le « concept philosophique de sujet » : à partir de son argument « cogito, ergo sum », Descartes a « inauguré le style des philosophies modernes, désignées comme « philosophies du sujet » ou « métaphysiques de la subjectivité ». (…) Le sujet en question ici est le concept philosophique de sujet, distinct en principe du sujet grammatical, du sujet logique et de la personne humaine. Ce concept permet de décrire un être inaccessible à l'observation empirique, distinct de l'individu pris, hic et nunc, dans le tissu de déterminations naturelles et de conditionnements psychologiques, sociaux, institutionnelles, politiques »3.

A partir de cette observation, notre démarche s'éclaire : dans la réflexion qui est la nôtre, le sujet qui nous intéresse est plutôt « le sujet en situation », autrement dit celui qui est « pris, hic et nunc, dans le tissu de déterminations naturelles et de conditionnements psychologiques, sociaux, institutionnelles, politiques » etc.

Néanmoins, nous n'allons pas perdre de vue l'apport de la pensée philosophique sur le concept de « sujet ». Car, comme nous allons le constater, dans la suite de la pensée cartésienne, certains philosophes ont proposé de nouvelles approches qui ont réconcilié le « sujet métaphysique » de Descartes avec la réalité immédiate ou historique. Ainsi, le sujet de la psychanalyse - et de la psychologie tout simplement - se situe dans ce dialogue permanent entre « subjectivité absolue » - l'idéal métaphysique - et « subjectivité relative » de la condition humaine.

R. Descartes : L'auteur du célèbre argument « je pense, donc je suis » « fait (…) référence à un sujet de la pensée, déterminé comme « res cogitans », substance pensante. Substance, c'est pour Descartes « une chose qui existe de telle façon qu'elle n'a besoin que de soi-même pour exister. (…) De la pensée, non simplement comme acte, mais comme matière, se dégage l'instance autonome d'un sujet des différents modes de penser : douter, affirmer, nier, aimer, haïr, vouloir, imaginer, sentir, etc. La pensée inclut dont aussi bien un pouvoir de connaître qu'une volonté, une affectivité et une sensibilité, et alors de ce que je pense, quoi que je pense, je conclus que je suis. Le cogito accomplit ainsi l'auto-position d'une subjectivité substantiellement inébranlable, d'un sujet pensant autonome, saisissant et connaissant immédiatement en soi-même sa pensée. Il est le fondement ontologique et épistémologique de toute vérité et de toute certitude »4.

La remarque qui suit est très importante pour nos observations en psychopathologie :

« Descartes ne dit pas que la pensée c'est la conscience. Mais il dit que je ne peux pas penser sans savoir que je pense ». Cette nuance est très importante car, chez certains post-cartésiens, le pas sera franchi : « A la métaphysique cartésienne de la substance pensante, Locke a substitué une théorie de la conscience comme identité sans support substantiel et comme appropriation de soi dans une continuité interne. Il maintient, cependant, le postulat que penser et connaître sont fondamentalement une seule et même chose »5.

E. Kant : Il « a réduit la pensée au pouvoir de connaître, et identifié les problèmes de la conscience de soi (…) aux interprétations du je pense. (…) Le je pense kantien est au fondement de toutes les représentations comme la « conscience originaire » qui doit pouvoir accompagner toutes mes représentations et qui fait de mes représentations des pensées. La conscience n'est pas tant une représentation que la « forme » de la représentation en général, une pure forme sans aucun contenu. C'est donc d'un même coup que la philosophie occidentale se conçoit clairement comme philosophie du sujet et qu'elle prive le sujet de toute réalité ontologique. Si bien qu'on a pu parler d'une autodestruction du sujet par la philosophie du sujet. En même temps, Kant distingue la conscience de la connaissance. En effet, le rapport à soi comme sujet est la forme de la pensée. Mais la conscience de moi-même, qui me distingue de tous les autres animaux, qui fait de moi-même l'objet de mes représentations, et qui a conscience de la liaison de mes représentations, est loin d'être une connaissance de moi-même. Une telle connaissance a besoin de l'intuition, et celle-ci nécessite les formes a priori de l'expérience : le temps et l'espace. L'unité originairement synthétique du je pense, l'unité transcendantale (non empirique) de la conscience de soi est, non pas connaissance, mais condition de possibilité de la connaissance, forme des structures de l'objectivité. Le je n'est ni l'intuition ni le concept d'un objet, il est « la simple forme de la conscience qui peut accompagner ces deux espèces de représentation et les élever ainsi au rang de connaissances, pour autant qu'est en outre donné dans l'intuition quelque chose qui fournisse une matière à la représentation d'un objet ». Kant conclut : « Le je ne s'atteint donc pas lui-même »6. Selon l'auteur du présent article que nous citons, il s'agit ici d'une « conclusion dont notre modernité ne s'est pas départie et qui est au rebours de la leçon cartésienne d'immédiateté et de transparence »7.

C'est incontestablement cette approche kantienne de la question du sujet qui est la nôtre. Mais, avant de conclure, l'apport de deux autres philosophes nous intéresse, plus particulièrement quant à la question du sujet aujourd'hui :

E. Husserl : sa « phénoménologie (…) accentue encore l'activité du sujet transcendantal, et avec elle le fait que cette activité est constitutrice d'objets. L'intentionnalité renforce l'arc qui lie indissolublement sujet et objet, subjectivation et objectivation. Par là, elle renforce aussi le fait que la philosophie du sujet ait été une métaphysique de la représentation »8.

M. Heidegger : avec lui, « la critique du sujet se présente comme la dénonciation d'une illusion. L'illusion consiste à supposer une unité, une identité et une continuité temporelle là où il n'y a que multiplicité, singularité composite, changement perpétuel, fragmentation même, dans l'éternel flux du temps. Et de supposer maîtrise et autonomie là où il n'y a que perplexité, questionnement, indécision, submersion par des effets qui échappent à la représentation, sujétion à des lignes d'autorité qui supposent l'adhésion irraisonnée. Le je transcendantal serait une fiction, habillée des attributs positifs supposés au moi empirique, à la personne humaine »9.

Pour toutes ces raisons, « les critiques du sujet reprochent (...) aux philosophies du sujet de n'avoir pas marqué de façon assez radicale la différence entre le sujet philosophique et le sujet au sens ordinaire. De plus, le moi ordinaire, celui dont j'éprouve quotidiennement la résistance ou la fragilité, en proie aux mouvements, externes ou internes, qui le traversent, apparaît comme un point d'affleurement de forces anonymes. Plutôt que « je pense », il faut dire « ça pense en moi » ou « il y a pensée ».10

En conclusion, comme nous le constaterons plus loin, - à partir des situations cliniques -, les observations ci-dessus exposées décrivent le « sujet » de la psychopathologie ; et plus particulièrement, le « sujet » en situation de violences collectives

2. Le « sujet » de la psychanalyse

Dans nos différentes recherches, notre réflexion concerne le « sujet du groupe ». Ainsi, la synthèse de R. Kaës - qui nous sert de référence - englobe toutes les dimensions subjectives de l'individu au sein du groupe, plus particulièrement en situation de violence collective :

« La psychanalyse freudienne soutient une conception intersubjective du sujet de l'inconscient. Elle requiert l'intersubjectivité comme une condition constitutive de la vie psychique humaine. Elle la requiert de deux côtés, sans que l'on puisse décider lequel est prévalent sur l'autre. Du côté de la détermination intrapsychique, et l'on supposera que l'altérité est l'effet de la division du sujet de l'Inconscient ; du côté de la précession de l'ensemble qui, dès avant la naissance à la vie psychique l'a déjà constitué comme un Autre : Objet, modèle, soutien, héritier, et le constituera - ou non - comme un sujet du groupe.

La conception que je propose ne peut donc être opposée à l'exigence que s'est initialement assignée la psychanalyse de traiter la vie psychique du sujet considéré dans sa singularité à partir de ses seules déterminations internes. Le sujet auquel elle a affaire n'est pas le sujet social, mais le sujet de l'inconscient (…) »11.

Deux déterminations du « sujet du groupe »

« Le sujet du groupe se constitue comme sujet de l'inconscient selon deux déterminations convergentes : la première tient à son assujettissement à l'ensemble (famille, groupes, institution, masses...) (…).

La seconde est tributaire du fonctionnement propre à l'Inconscient dans l'espace intrapsychique ; il s'appuie sur les groupes internes qui tiennent leur formation et leur fonction non seulement de l'incorporation ou l'introjection des objets et des processus constitués dans les liens inter- et trans-subjectifs et que l'identification et l'étayage soumettent à un travail de transformation dans l'appareil psychique, mais aussi des propriétés immédiatement groupales (…). Le sujet du groupe se constitue comme sujet de l'inconscient selon les deux déterminations qui tiennent à son « ouverture » du côté de l'exigence de l'objet, génératrice de discontinuité, et du côté de l'exigence narcissique, génératrice de continuité »12.

R. Kaës poursuit sa réflexion en démontrant que le sujet et le groupe sont inséparables :

« Le groupe précède le sujet du groupe, qui ne peut s'en faire la cause ou l'effet sans s'y aliéner. D'une certaine manière, nous n'avons pas entièrement le choix de ne pas être mis-ensembles dans le groupement, pas plus que nous avons le choix d'avoir ou non un corps : c'est ainsi que nous venons au monde, par le corps et par le groupe, et le monde est corps et groupe. Que le corps ou le groupe soient refusés, c'est au prix de l'abolition de l'espace psychique. Pour le sujet humain le groupe est un objet d'arrière-fond narcissique ; il est aussi une structure d'encadrement de sujet.

Que le groupe et la réalité psychique qui s'y forme et s'y transmet précèdent le sujet, c'est ce que nous lisons dans Totem et tabou lorsque Freud suppose que « la psychologie des masses est plus ancienne que la psychologie individuelle ». La psychologie individuelle est l'émergence du Je dans le décollement des identifications du Moi avec les objets indifférenciés de l'état de masse : en ce sens « la psychologie individuelle est d'abord une psychologie sociale » (Psychologie des foules et analyse du Moi) »13.

Conclusion : nos travaux de recherche concernent le « sujet du groupe », un « sujet » qui se construit selon différentes « déterminations » de la synthèse de R. Kaës ci-dessus exposée.

1Cf. SEBUNUMA D., Essai sur l'autosuggestion, Umusozo, Paris, 2014.

2SINACEUR H., article « Sujet », in BLAY M. (sou la direction de), Grand Dictionnaire de la Philosophie, Paris, Larousse, 2003, p. 995.

3Ibid.

4Ibid., pp. 995 - 996.

5Ibid.

6Ibid.

7Ibid.

8Ibid.

9Ibid.

10Ibid.

11KAËS R., Le groupe et le sujet du groupe, Paris, Dunod, 1993, pp. 283 - 286.

12Ibid.

13Ibid.

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

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Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

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La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

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