ÉDITIONS UMUSOZO
RWANDA, LA GUERRE DES SYMBOLES : LE KALINGA OU LA CROIX1

De manière singulière, l'Eglise du Rwanda a été décapitée pendant le génocide de 1994 : dès les premiers jours des massacres, plusieurs prêtres, religieux et religieuses furent assassinés. Dans la suite du génocide et même après le génocide, plusieurs évêques ont été aussi massacrés. Certes, il nous est impossible d'expliquer rationnellement ces crimes dont les victimes appartenaient à une même institution. Surtout que, à ce jour, la Justice internationale ne s'est pas encore intéressée à ces différents massacres ciblés. Néanmoins, essayons d'examiner ce qui, dans l'histoire du Rwanda, aurait pu entraîner une telle folie criminelle contre l'Eglise catholique :

Selon J. Vansina, « le roi et le tambour Kalinga résidaient au centre de la capitale. Ensemble, ils étaient la manifestation concrète de l’existence même et de l’unité du royaume. Car le personnage du roi était sui generis. »2 J. Vansina poursuit sa présentation et nous fait découvrir que le Rwanda sans le roi n’existe pas : « vers 1800, (…) un poète dynastique exprime cette idée en disant que le roi n’est pas une personne : « une fois nommé, il se sépare de la noblesse. (…) Le souverain est un élu / il ne se mêle pas aux nobles et il obtient un rang distinct (…). Le roi c’est Dieu. »3 Le mot Dieu, qui traduit Imana en Kinyarwanda, se « réfère à l’essence de la vie et de la fécondité (...). Le roi était le seul réceptacle vivant et permanent de cette essence. »4

Le génocide au Rwanda en 1994 aura constitué une bataille symboliquement au « masculin », à savoir la rivalité « doctrinale » entre la foi dans le sacrifice christique pour l'Eglise et le sacrifice humain que le régime monarchique attend de tout sujet masculin !

En effet, malgré la complicité éphémère des années 30, entre les Tutsi monarchistes et l’Eglise, il existe un contentieux qui concerne le pouvoir avant tout. Avant l’arrivée du christianisme au Rwanda, le « Dieu » des Rwandais était le Roi et le symbole du pouvoir était le célèbre Tambour-emblématique Kalinga. Mais, dès l’arrivée des missionnaires, les Rwandais avaient désormais le choix : Le Dieu de Jésus contre l’absolutisme du roi d’une part, puis la Croix de Jésus comme symbole identitaire au détriment de Kalinga d’autre part. A partir de là, les jeux étaient faits : le christianisme constituait un danger pour la domination de la dynastie royale sur le peuple rwandais dans son ensemble.

C’est d’ailleurs ce point identitaire qui justifie l’alliance entre l’administration coloniale et l’Eglise lors du coup de palais de 1931 : le roi Musinga s’opposait à la conversion des Rwandais au christianisme alors que son fils, une fois intronisé, s’est même fait baptiser publiquement. Dès ce moment solennel, le syncrétisme était instauré au Rwanda : on allait à l’Eglise le dimanche et on célébrait les esprits d’ancêtres les autres jours de la semaine, sans oublier l’obéissance au Roi ! Mais, les relations tendues entre l’Eglise et la Cour royale n’ont pas disparues, surtout après la mort de Rudahigwa en 1958. Après l’indépendance, les Hutu au pouvoir ont été beaucoup plus diplomates avec l’Eglise. Ce qui a favorisé l’omniprésence de l’Eglise dans les affaires politiques et sociales jusqu’en 1994.

Par conséquent, la lutte identitaire chez les Rwandais se situe entre deux représentations symboliques inconciliables : le Kalinga, qui est le symbole éternel du monarque ancestral commun et la Croix du christianisme – cette dernière a instauré la rupture dans la transmission des représentations archaïques d’appartenance et de soumission au roi. Et l’enjeu est de taille : orné des parties sexuelles des ennemis vaincus, le tambour emblématique de la monarchie Kalinga constitue le symbole phallique par excellence ! Ainsi, tous les rituels d’initiations chez les garçons, à l’époque monarchique, concernaient l’obéissance au Roi mais surtout, la vénération du Tambour-emblématique Kalinga – symbole de l’être » et du devenir dans un royaume unifié. C’est pour cela que l’initiation concernait l’apprentissage au maniement des armes et l’idéologie guerrière : verser son sang pour la monarchie car, comme l’a bien dit Bisangwa lors de son sacrifice face aux soldats allemands, « Qui a bu du lait de la Cour le rembourse avec son sang. »

A l’opposée du sacrifice pour le Kalinga – pour la monarchie, l’Eglise prêche le sacrifice pour le Christ ! Ce qui pose un problème identitaire fondamental. A défaut d’une synthèse qui réconcilierait ces deux symboles identitaires – à savoir le Kalinga pour le pouvoir et la Croix pour la foi, les Rwandais souffriraient d'un dilemme identitaire des origines qui a été ravivé par l'intrusion et l'omnipotence de la culture occidentale représentée par le christianisme. Pour cela, mon hypothèse est que toutes les violences collectives au Rwanda ont un point commun : elles surviennent dès que la question du changement de pouvoir est posée. Car, les changements de régimes ont toujours été sanglants dans l’histoire du Rwanda depuis l'arrivée des Européens dans le pays. Et le génocide de 1994 s’inscrit dans cette logique tragique de fin de règne.

Ceci expliquerait aussi, du moins en partie, la haine qui a été à l'origine des massacres dont certains religieux et religieuses ont été victimes pendant et après le génocide de 1994 au Rwanda : pour des extrémistes Hutu, certains religieux qui essayaient de protéger des civiles de la communauté Tutsi devenaient de facto des « complices » du Front Patriotique Rwanda – dépositaire de l'idéologie monarchiste des années Tandis que du côté du Front Patriotique Rwandais, certains membres de ce mouvement considèrent que les responsables Hutu de l'Eglise catholique constituent le contre – pouvoir remontant de l'époque de « la révolution hutu » des années 60 ! Ainsi, le Front Patriotique Rwandais n'a pas hésité à massacrer certains évêques Hutu.

1.© SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 (2012) ; et à Paris, Éditions Umusozo, 2013.

2.VANSINA J., Le Rwanda ancien, Paris, Karthala, 2000, p. 110.

3.Ibid.

4.bid.

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

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Le Jugement
de l'Histoire


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Le génocide
au Rwanda


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Essai sur
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Psychopathologie descriptive I
Essais
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Communautarisme
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Du cas du Rwanda
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Rwanda :
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Rwanda :
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La compulsion
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La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

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et violence collective
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