ÉDITIONS UMUSOZO
Home Courrier Umusozo Livres e-books Recherche Commandes Livres d'occasion Contact
RWANDA : LES « FORCES TRADITIONNELLES »
FACE AU NÉOCOLONIALISME MULTINATIONAL1



Depuis l'article de J.-P. Chrétien sur la rébellion des « forces traditionnelles » au Rwanda allemand (1910 - 1912)2, les différents chercheurs et « spécialistes » de la région des Grands-Lacs d'Afrique n'ont plus accordé une attention particulière aux conséquences d'une éventuelle déstabilisation des institutions socioculturelles ancestrales au Rwanda.

Comme je l'ai développé dans mon ouvrage Communautarisme et autochtonie : Du cas du Rwanda à l'universel (2013), le Pays des Mille Collines s'est constitué à partir de deux idéologies préhistoriques : l'idéologie de la communauté des Hutu et l'idéologie de la communauté des Tutsi.

En effet, les termes Hutu et Tutsi ne désignent pas des « ethnies » comme l'on a voulu le faire croire depuis l'époque coloniale. En revanche, ces deux termes désignent deux communautés idéologiques ancestrales, deux visions différentes de la vie politique et sociale, deux visions différentes de la nature de gouvernement :


L'idéologie de la communauté des Hutu


Avant la conquête du Rwanda par les seigneurs de la communauté des Tutsi, il existait plusieurs petits royaumes de la communauté des Hutu. Tel ou tel observateur pourrait contester cette hypothèse mais, comme je l'ai exposé dans mon ouvrage précédemment cité, les différents travaux de recherche sur le Rwanda pré-colonial permettent de reconnaître cette évidence préhistorique. Voici en quoi consiste l'idéologie politique ancestrale des Hutu, d'après nos recherches spécifiques sur la question :

Dans la préhistoire du Rwanda - et jusqu'au début du 20ème siècle -, le mode de gouvernement des communautés Hutu était basé sur la « confédération » des lignages : chaque lignage comptait plusieurs familles et l'élément fédérateur de ce groupement social, c'était le territoire. D'où l'autochtonie comme lien identificatoire du clan de cultivateurs.

Pour des raisons d'organisation sociale, plusieurs lignages établissaient des contrats ou « pactes » de sang pour former un nouveau territoire. Cela permettait de mutualiser les forces militaires pour se défendre contre différentes attaques extérieures ; d'organiser le système d'échanges économiques et de liens matrimoniaux ; etc. A la tête de cette « confédération paysanne », les différents chefs de lignages désignaient un patriarche qui devenait le représentant d'un petit royaume. Cependant, chaque chef de lignage conservait ses prérogatives locales de « chef » : ainsi, dans le Rwanda préhistorique, nous pouvons dire que les différentes communautés des Hutu avaient établi un véritable système politique démocratique basé sur une représentation indirecte.

Certains petits royaumes préhistoriques de la communauté idéologique des Hutu ont survécu aux conquêtes des seigneurs de la communauté idéologique des Tutsi et à l'invasion coloniale. Comme l'ont très bien démontré certains chercheurs3, jusqu'au début du 20ème siècle, quelques royaumes des Hutu existaient encore au sud-ouest, au nord et au nord-ouest du Rwanda.


L'idéologie de la communauté des Tutsi


Conformément au mythe de la dynastie royale et aux institutions politiques du Rwanda moderne, l'idéologie de la communauté des Tutsi était radicalement opposée à celle de la communauté des Hutu :

En effet, à l'opposé de l'idéologie politique de la communauté des Hutu sédentaires, celle des Tutsi valorisait la vie nomade, l'élevage de bovins au détriment de l'agriculture, et surtout, l'idéologie politique des Tutsi vénérait un seul « chef » suprême : pas question d'établir un pouvoir collégial !

Par conséquent, lors de la conquête du Rwanda par les seigneurs de la communauté des Tutsi, il a fallu négocier un nouveau « pacte » sociétal pour former un nouveau pays. Ainsi, les seigneurs de la communauté Tutsi ont imposé le mode de gouvernement centralisé, au tour d'un seul monarque tout-puissant - cela au détriment des petits chefs locaux. Par ailleurs, les seigneurs de la communauté des Tutsi ont imposé une nouvelle « monnaie » d'échange sur le plan économique et social : alors que le lien identificatoire de base était la terre chez les partisans de l'idéologie Hutu, les nouveaux maîtres ont introduit la « vache » comme seule monnaie d'échange dans tous les rapports sociaux : pour payer la dote, pour payer une réparation suite à un jugement, pour s'acquitter d'une dette importante vis-à-vis de son créancier.

Plus particulièrement, la vache est devenue le nouveau signe de richesse : pour devenir riche, pour être respecté parmi ses pairs, il fallait être propriétaire et éleveur de bovins. C'est ainsi que la coutume de servage « ubuhake » a vu le jour : ceux qui n'avaient pas les moyens de se procurer des vaches, ceux qui avaient besoin de payer la dote, ceux qui avaient une dette importante à payer ou une réparation à régler, bref pour « être libre » et respecté, il fallait se mettre au service d'un seigneur-éleveur de bovins. Après plusieurs années de travaux souvent pénibles, le vassal obtenait une vache de la part du suzerain.

Néanmoins, le nouveau système politique, économique et social qui a été introduit par la communauté idéologique des Tutsi n'a pas totalement effacé les piliers de la « confédération paysanne » de la communauté des Hutu. Au regard de la société rwandaise actuelle, c'est comme si l'on avait signé un « pacte tacite » de non agression et de respect mutuel en ce qui concerne les identités ancestrales :


Synthèse socioculturelle dans le Rwanda moderne


Dans les territoires de la communauté des Hutu qui ont survécu à la conquête des monarques de la communauté des Tutsi, rien ou presque n'a été modifié : seule la vache a été élevée au rang de « monnaie d'échange » et c'est tout. Pour le reste, le patriarche de telle ou telle confédération paysanne faisait la collecte des impôts et les remettait aux représentants du roi du Rwanda. Celui-ci, à son tour, assurait la protection de ces petits royaumes autonomes contre les invasions extérieures éventuelles. Ce qui est d'ailleurs étonnant c'est que, malgré cette séparation apparente des pouvoirs, il existait des liens matrimoniaux entre ces confédérations d'autochtones autonomes et le vaste Rwanda ! Par exemple, au sein des enclaves autonomes au nord-ouest du Rwanda, il a toujours existé des échanges matrimoniaux entre des familles Bagogwe - de la communauté des Tutsi - et les familles des Hutu autochtones. D'ailleurs, même aujourd'hui, dans ces régions autrefois autonomes, seule la fameuse « carte d'identité » qui a été introduite par l'occupant colonial permet de désigner l'appartenance aux pseudos ethnies de tel ou tel habitant.

Dans le reste du Rwanda, là où la conquête des territoires préhistoriques des Hutu par les monarques de la communauté des Tutsi a été intégrale, l'autorité des petits chefs locaux a disparu au profit des représentants directs du roi. Néanmoins, les nouveaux maîtres ont été obligés d'apprendre la langue des autochtones, de respecter le travail de la terre et, dans une certaine mesure, de pratiquer le système d'échanges matrimoniaux. En effet, les cultivateurs riches pouvaient acquérir des vaches et ainsi devenir « nobles » et épouser des femmes de la communauté des Tutsi. Inversement, tel ou tel membre de la communauté des Tutsi qui perdait son bétail - par exemple, suite à une dépossession décidée par le roi, ou bien, ayant été déchu de son statut de « noble »-, l'intéressé tombait ainsi dans le rang inférieur de cultivateurs. Désormais, lui et ses descendants étaient condamnés à partager les conditions de vie de la communauté des Hutu, y compris l'établissement des liens matrimoniaux.


Réveil des liens identificatoires préhistoriques :
pactes narcissiques et pactes de sang


Malgré la modernisation des institutions socioculturelles et l'« effacement » de certains liens identificatoires préhistoriques, la mémoire collective a conservé les traces de ce « passé qui ne passe pas » ! Par ailleurs, de manière instinctive, les membres de la communauté des Hutu ont conservé la capacité d'organisation « confédérale » de par l'organisation de la vie sociale autour et au milieu des champs !

Ainsi, lors de la rébellion de 1910 - 1912, le « héros du Murera », Lukara, a fait appel aux « forces traditionnelles » pour défier le monarque Musinga et l'administration coloniale allemande qui soutenait ce-lui-ci ! Certes, il y avait aussi un « prince » de la communauté des Tutsi qui revendiquait le statut d'héritier du trône, un certain Ndungutse : il prétendait être le fils du roi Mibambwe Rutarindwa qui avait été destitué au moyen d'un « putsch » sanglant mené par les autres membres de la dynastie royale. Cependant, le « prince » Ndungutse était de retour d'exil après un long séjour à l'étranger et n'avait pas les moyens pour organiser et mener une rébellion. C'est pour cette raison que le véritable « chef de guerre » dans cette affaire fut Lukara : aidé par les familles imposantes du Murera et par les guerriers de la communauté des Batwa, Lukara était sur le point de renverser la monarchie et de s'emparer du pouvoir ! Ce sont les Allemands, conduit par le Lieutenant Gudowius, qui ont sauvé l'institution monarchique du Rwanda !

Dans mes travaux de recherche précédents, j'ai déjà développé l'historique de la naissance des idéologies politiques modernes au Rwanda sous l'influence du colonialisme. Pour cela, dans la présente réflexion, intéressons nous surtout à ce qui s'est passé pendant la période de 1990 - 1994 sur le plan idéologique :


J. Habyarimana : un « patriarche-roi » !


Arrivé au pouvoir au moyen d'un coup d'État militaire en 1973, J. Habyarimana a opéré un « tournant décisif » en ce qui concerne le mode de gouvernement au Rwanda. En effet, après la chute de la monarchie en 1959 au Rwanda, la première République a conservé un double héritage : celui de la monarchie en ce qui concerne l'administration locale et territoriale ; puis l'héritage de l'administration coloniale en ce qui concerne la bureaucratie. C'est ce double héritage que J. Habyarimana a modifié pour asseoir un nouveau régime » inspiré de la « confédération paysanne » des lignages du Rwanda préhistorique. Mais, le ciment de l'administration locale à l'occidentale n'a pas disparu non plus ! Le savant « mélange » fut établi selon le schéma suivant :

A la base, J. Habyarimana créa la « cellule » : celle-ci comptait une dizaine de familles et était dirigée par un « responsable » de cellule. A l'échelon supérieur, un nombre limité de « cellules » constituait un « secteur ». Le chef de cette entité territoriale était un « conseiller » de secteur. Le regroupement de plusieurs « secteurs » constituait une « commune » - l'équivalent d'une mairie en Europe. Le chef de cette administration locale était le « Bourgmestre ». Plusieurs « communes » d'une même région constituait une « préfecture ». Le chef de ce territoire était le « préfet ». Enfin, les différentes préfectures constituaient le Rwanda. La grande trouvaille de J. Habyarimana fut la création des « cellules » et la responsabilisation quasi familiale de leurs chefs : véritables « petits chefs » des temps préhistoriques, les responsables de « cellules » étaient de véritables « policiers » et/ou « agents » de renseignement : ce sont eux qui tenaient les registres de résidence des étrangers, par exemple, alors que l'enregistrement des naissances était sous la responsabilité directe de la « commune ». Autrement dit, la naissance ne faisait pas peur, c'est l'arrivée d'un étranger qui était à craindre et à surveiller !

Ainsi, J. Habyarimana était devenu le nouveau « patriarche » à l'instar des « chefs » des « confédérations paysannes » d'autrefois !

Cependant, les patriarches d'autrefois régnaient sur des territoires minuscules. Or, J. Habyarimana - tout comme son prédécesseur G. Kayibanda - régnait sur tout le Rwanda. Pour cela, il avait endossé non seulement le costume de « patriarche » préhistorique, mais aussi, il était investi de tous les pouvoirs des monarques absolus Tutsi qui avaient régné sans partage sur le Rwanda moderne jusqu'en 1959.

Constat : J. Habyarimana était devenu à la fois « patriarche » pour son clan et « monarque » pour tout le Pays des Mille Collines.


Les fantômes du passé


En 1994, J. Habyarimana était devenu impopulaire dans certains milieux politiques au Rwanda et à l'étranger. Plus particulièrement, son image avait été attaquée par les médias locaux et étrangers à tel point que personne n'aurait jamais imaginé qu'il représentait encore un espoir pour la masse populaire :

Lors des émissions radiophoniques récentes sur Radio France Internationale que nous avons déjà citées - émissions consacrées à l'histoire de J. Habyarimana, le Colonel L. Marchal, qui était chargé de la sécurité dans le secteur de Kigali pour la Mission des Nations-Unies au Rwanda, a avoué : « Nous étions conditionnés par la campagne de diabolisation dont J. Habyarimana avait été victime (...) ».

En effet, certains représentants de la communauté internationale à Kigali, le Front Patriotique Rwandais et une partie de l'opposition politique considéraient que J. Habyarimana était le « seul problème » du Rwanda !

Or, c'était méconnaître les conséquences du réveil des « forces traditionnelles » :

Dès que la masse des paysans a appris que J. Habyarimana avait été assassiné dans l'attentat du 06 avril 1994, comme en 1910 avec la rébellion de Lukara, ce fut « l’effervescence » dans tout le pays : les barrières furent dressées avant même qu'il y ait eu une quelconque intervention des hauts responsables politiques et/ou administratifs, le pays fut « quadrillé » par une partie des militaires et la population, bref c'était la « guerre totale ». Mais, contre qui ? Eh bien, malheureusement, contre une partie de la population. Par conséquent, pour ma part, le génocide au Rwanda a été un génocide d'autodestruction d'un peuple. Car, le Front Patriotique Rwandais a attendu que le chaos s'installe pour venir ramasser le pouvoir dans la rue !

En résumé, pour venger le « patriarche-roi » J. Habyarimana, le peuple a cherché à rétablir la « communauté d'autochtones » préhistorique, une communauté idéalisée, celle d'avant la conquête du pays par des monarques de la communauté Tutsi ! Comme cela n'était plus possible, comme le peuple est devenu indivisible, comme le « mythe » du passé préhistorique ne correspond plus à la réalité socioculturelle d'aujourd'hui, comme les termes « Hutu » et « Tutsi » ne désignent plus des communautés d'appartenance « ethnique » - il n'y a ni territoire, ni langue, ni traditions pour distinguer un « Hutu » d'un «Tutsi »4-, pour toutes ces raison, l'« ennemi » invisible c'était tout simplement un parent, un frère, un cousin, un voisin, etc.


L'éternel retour !


Pendant le génocide au Rwanda de 1994, certains membres de la communauté idéologique des Hutu ont manipulé la masse populaire sous le motif qu'il fallait « défendre » l'autochtonie des communautés préhistoriques des Hutu.

Malheureusement, après la fin du génocide et la prise du pouvoir par le Front Patriotique Rwandais, ce mouvement politique et militaire a opéré à son tour un retour vers le passé :

En effet, dès l'arrivée au pouvoir du Front Patriotique Rwandais, les responsables politiques et militaires de ce mouvement ont réveillé, eux aussi, le « mythe » de l'idéologie préhistorique de la dynastie monarchique des Tutsi : depuis juillet 1994, l'idéologie du « chef suprême » a remplacé celle du « Père de la nation » ou « patriarche confédéral » !

Par conséquent, aujourd'hui en 2015, le constat est clair : l'idéologie préhistorique du « chef suprême » de la communauté des Tutsi aura produit les mêmes effets que celle de l'autochtonie préhistorique revendiquée par certains leaders de la communauté des Hutu. Car, pour se maintenir au pouvoir, le Front Patriotique Rwandais a été obligé de recourir à la violence : pendant la guerre de conquête du pays, après le génocide de 1994 et lors de la destruction des camps de réfugiés rwandais à l'est de l'ex-Zaïre.

1 © SEBUNUMA D., Le Jugement de l'Histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda, Éditions Umusozo, Paris, 2015.

2 CHRETIEN J.-P., Article « La révolte de Ndungutse (1912) - Forces traditionnelles et pression coloniale au Rwanda allemand », in Revue française d'histoire d'outre-mer,n° 217 - 4e trimestre 1972, pp. 645 - 679..

3 HEREMANS R., Introduction à l'histoire du Rwanda, Éditions Rwandaises, Kigali, 1988.

4 Cf. Nos travaux de recherche déjà publiés.

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective
Cet ouvrage est désormais édité par
les EDITIONS UMUSOZO