Rwanda : du 06 au 07 avril 1994
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Rwanda : 6 et 7 avril 19941

I. SYNTHÈSE RÉTROSPECTIVE :
RWANDA 1990 – 1994


Pour permettre à nos lecteurs de situer les faits relatifs à la survenue du génocide au Rwanda en 1994, nous allons présenter brièvement la chronologie des événements historiques qui se sont produits depuis le début de la guerre civile en octobre 1990 jusqu'à l'attentat contre l'avion du feu président rwandais J. Habyarimana, le 06 avril 1994, attentat qui a déclenché le génocide dans tout le pays.

Observation : il s'agit, dans le présent chapitre, d'un bref rappel des faits. Au cas où tel ou tel lecteur souhaiterait des renseignements complémentaires, nous pourrions lui proposer de consulter nos travaux de recherche précédents sur le cas du Rwanda.


1. Origine de la guerre civile : aperçu historique


Les « causes » de la guerre civile qui a entraîné la survenue du génocide au Rwanda sont multiples. Comme nous l'avons développé dans nos différents ouvrages déjà cités, selon notre hypothèse principale de recherche, l'une des causes directes des violences collectives récurrentes au Rwanda est la crise identitaire. En effet, depuis la nuit des temps, le pays s'est construit autour d'un mythe qui n'a cessé de diviser et d'opposer les Rwandais dès lors que les intérêts politiques et économiques étaient mis en jeu par la fragilité du régime ou la disparition tragique du monarque absolu.

La deuxième cause des guerres « intestines » au Rwanda est historique et, elle remonte du début de l'ère coloniale : jadis unifiées par la figure du « chef » – un monarque absolu –, les différentes classes sociales au Rwanda ont été divisées en pseudos ethnies par l'administration coloniale belge dès la fin de la Première Guerre Mondiale.

En effet, l'administration coloniale allemande avait constaté l'existence des « classes sociales » au Rwanda : la dynastie royale appartenait à l'aristocratie des Tutsi éleveurs de gros bétail ; la masse populaire était composée de paysans Hutu cultivateurs ; une troisième classe sociale revendiquait l'appartenance au groupe des Twa et vivait de la chasse et de la cueillette des fruits sauvages. Cependant, l'administration allemande n'a pas franchi la ligne rouge pour « classer » ces groupes sociaux en catégories ethniques : d'ailleurs, les premiers colons se sont rendus compte que ces classes sociales n'étaient pas hermétiques car, des liens patrimoniaux existaient entre elles, en particulier entre les Hutu et les Tutsi.

Plus particulièrement, l'administration coloniale allemande a immédiatement remarqué que l'alchimie de la cohésion sociale dépendait essentiellement du lien indéfectible entre le monarque et son peuple. Pour cela, les Allemands adoptèrent un système d'administration indirecte en s'appuyant sur les institutions sociopolitiques déjà existantes. Et en la matière, la monarchie rwandaise n'avait rien à envier les États dits « modernes » de l'Occident !

C'est après la Première Guerre Mondiale et la défaite de l'Allemagne que la situation s'est brusquement transformée en un véritable « piège de l'histoire » selon le titre de l'ouvrage de J. Bertrand2 : avec la création de la carte d'identité, les anciennes classes sociales sont devenues des pseudos ethnies ! Pis encore, étant donné que la mention de l'appartenance « ethnique » était devenue obligatoire sur la carte d'identité, il n'était plus possible de changer de classe sociale : ni par l'anoblissement d'un Hutu ou d'un Twa pour devenir noble Tutsi, ni par le lien matrimonial, ni par le mérite grâce à l'acquisition des biens économiques – en particulier les vaches.


Conséquences politiques


Dès le début des années 30, la contestation et la « résistance » du roi Musinga contre l'administration coloniale belge entraîna l'une des crises politiques majeures de l'ère coloniale au Rwanda : le roi Musinga fut destitué et exilé au Congo Kinshasa ; il fut remplacé par l'un de ses fils Rudahigwa. Celui-ci, pressé par le courant indépendantiste des années 50, amorça quelques changements sociopolitiques en vue du partage des biens et des privilèges entre la noblesse dynastique des Titsi et la masse populaire des paysans Hutu. Cependant, le roi Rudahigwa mourut subitement en 1958 lors d'une consultation médicale à Bujumbura (Burundi), chez un médecin de l'administration coloniale belge. Ce décès inopiné constitua le point départ des tensions politiques au Rwanda entre les radicaux de la dynastie royale et l'administration coloniale belge d'une part, puis entre les conservateurs de la monarchie absolue des Tutsi et les leaders de la masses populaire des Hutu. Ces derniers revendiquaient plus de partage du pouvoir et des biens jusqu'alors confisqués par une minorité de la dynastie Tutsi. Ces tensions aboutiront à la fameuse « Révolution » de la « majorité » populaire de 1959 qui fut, en réalité, un véritable « putsch colonial » !

En effet, dans le sillage des courants indépendantistes qui secouaient tout le continent africain, la dynastie monarchique des conservateurs au Rwanda pressait l'administration coloniale belge pour obtenir l'indépendance du pays. Entre temps, de leur côté aussi, les leaders de la masse populaire des Hutu craignaient que l'indépendance ne soit accordée au pays pour rétablir la toute-puissance du roi au détriment des changements sociopolitiques qui avaient été amorcés par l'administration coloniale belge. Dans ce contexte, les intérêts de l'administration coloniale belge coïncidaient, mutatis mutandis, avec ceux des leaders Hutu : l'ennemi commun était la dynastie royale des conservateurs car, ces derniers souhaitaient recouvrer l'intégralité de leurs privilèges par le biais de l'indépendance. Et comme nous l'avons déjà développé ci-dessus, pour les Hutu, l'indépendance signifiait plutôt l'accession au pouvoir de la « majorité » populaire. Pour y parvenir, ils comptaient sur le soutien et la participation de la Belgique. Le but à atteindre : l'avènement de la « République » !

Ainsi, la masse des paysans Hutu prit le pouvoir dès novembre 1959 suite à une guerre civile qui a balayé tout le pays. Le jeune roi, qui avait été intronisé après la mort de Mutara Rudahigwa en 1958, fut contraint à l'exil ainsi qu'une grande partie des conservateurs de son parti politique UNAR (Unions Nationale Rwandaise). Ces événements constituèrent ce que les Hutu appelleront désormais la « Révolution populaire » de 1959. Mais, en réalité, comme je l'ai déjà exposé dans mes travaux précédents et à partir des documents historiques, ce fut tout simplement un « putsch colonial » déguisé en une pseudo « révolution populaire » :

Étant donné que les forces onusiennes présentes au Rwanda soutenaient ouvertement les conservateurs de la monarchie royale, la masse populaire et les leaders Hutu ne pouvaient pas vaincre militairement, à eux seuls, les troupes fidèles à la monarchie ! Il a fallu l'intervention de l'armée belge « pour pacifier » le pays et remettre le pouvoir aux Hutu.


Par conséquent, comme je l'ai déjà démontré
dans mes travaux déjà publiés :


- Les événements d'avril 1994 et la survenue du génocide au Rwanda ressemblent étrangement à ce qui s'était déjà passé lors de la rébellion de 1910 – 1912 lors de la rébellion populaire contre la monarchie. Mais, l'administration coloniale allemande avait soutenu le roi et avait mis fin à la rébellion ;

    - Les événements d'avril 1994 et la survenue du génocide au Rwanda ressemblent à la jacquerie de 1959. Mais, lors de ce soulèvement populaire, contrairement à la « posture » de loyauté de l'administration coloniale allemande, la Belgique a soutenu politiquement et militairement l'« opposition politique » des révolutionnaires ;

    - En avril 1994, les troupes onusiennes basées à Kigali comptaient parmi leurs contingents un bataillon de parachutistes belges : ceux-ci, bien avant le début du génocide, s'autorisaient de mener des « opérations de Police » contre certaines figures parmi les leaders du « Hutu Power » au Rwanda. Après le 06 avril 1994 et l'attentat contre l'avion du feu président rwandais J. Habyarimana, les forces onusiennes, plus particulièrement les Casques Bleus belges, auraient apporté un soutien politique et militaire à la rébellion des Tutsi du Front Patriotique Rwandais. Selon différents témoignages concordants, certains Casques Bleus auraient participé directement aux combats dans les rues de Kigali dès la nuit du 06 au 07 avril 1994.

Conclusion : la survenue du génocide au Rwanda en 1994 aura été la conséquence directe d'un conflit politique et colonial qui remonterait des années 50 au Rwanda. Et cette fois-ci, même la Belgique a abandonné ses alliés d'hier, les Hutu !


2. Le régime des Hutu :
Entre déboires et désenchantement !


Les entretiens cliniques actuels (2014) avec les anciens dignitaires du régime des Hutu au Rwanda (de 1961 à 1994) démontrent que l'accession à l'indépendance du pays a inauguré une nouvelle ère dans l'histoire du pays, celle des violences collectives et des divisions sociales. En particulier, le régionalisme s'est installé au cœur même du pouvoir et aura constitué le problème le plus important, du point de vue politique. Car, toutes les inégalités se sont greffées sur un système de népotisme et de clivage entre le nord et le sud du pays d'une part, puis entre l'entourage des monarques-présidents et le reste de la population d'autre part.

En plus des problèmes internes au Rwanda, comme je l'ai déjà développé dans mes travaux de recherche précédents, le contexte régional a aggravé la situation sociopolitique après l'accession à l'indépendance du pays : rongée par la « guerre froide » qui a succédé à l'occupation coloniale, la région des Grands-Lacs d'Afrique est devenue, après la Deuxième Guerre Mondial, un véritable « champ de bataille » entre l'Occident capitaliste et l'Est socialiste-communiste. Ainsi, entre le Congo Kinshasa et la Tanzanie, le Rwanda et le Burundi servirent de « zone frontière » dans laquelle s'exerçaient de multiples influences diplomatiques et géopolitiques : différentes campagnes de déstabilisation réciproque entre le Zaïre de Mobutu et la Tanzanie de J. Nyerere ont régulièrement été signalées au Rwanda : différentes rébellions y furent organisées pour déstabiliser l'est du Zaïre ; tandis que la Tanzanie était sur le « qui vive » à sa frontière avec le Burundi, mais aussi avec le Rwanda – après la mort de G. Kayibanda, premier Ministre puis président de la première République au Rwanda (1962 - 1973).

Dans ce contexte de méfiance et d'affrontements interposés, les grandes puissances de ce monde fermèrent les yeux sur les conflits sociopolitiques internes dans chaque pays de la sous-région. Pis encore, certains changements tragiques de régime – au Rwanda et au Burundi en particulier – auraient bénéficié de la bénédiction de certaines puissances occidentales. Ainsi, les massacres récurrents de populations civiles au Burundi et au Rwanda, puis, les coups d'État sanglants dans ces deux pays furent tolérés par la communauté internationale.

Pour toutes ces raisons, lorsque la guerre civile éclata au Rwanda en 1990, il y avait un véritable décalage entre l'opinion publique de « Monsieur tout le monde » et celle des cercles du pouvoir qui étaient certainement au courant des changements géopolitiques en cours à cette époque. Malheureusement, ce même décalage de point de vue aura servi à manipuler les foules jusqu'au déclenchement du génocide de 1994 au Rwanda. Nous reviendrons sur ce point dans les parties qui suivent.

À entendre les confessions de certains Hutu, c'est comme si le ciel leur serait tombé sur la tête : en effet, non seulement certains d'entre eux ont commis un génocide, mais aussi, toute leur communauté a été lâchée par ceux-là mêmes qui l'avait installée au pouvoir lors de l'accession à l'indépendance du Rwanda. Car, comme nous l'avons déjà signalé, la dynastie royale ayant été très virulente contre le pouvoir colonial – elle exigeait le rétablissement du système monarchique traditionnel et refusait tout partage du pouvoir avec la masse populaire –, l'administration coloniale belge choisit son camp lors de l'accession à l'indépendance du pays : le pouvoir fut confié aux Hutu et à leurs alliés Tutsi « modérés » ! Ce fut l'origine du conflit qui conduira, trente ans plus tard, à un génocide de plus
de 1 000 000 de victimes en seulement trois mois.

En résumé, les circonstances de la survenue du génocide au Rwanda en 1994 sont étroitement liées à l'histoire du pays depuis les années 1960. De plus, en avril 1994, l'histoire se répéta : comme à l'époque de l'indépendance du pays, différentes forces armées des pays étrangers – dont les Casques Bleus – furent impliquées directement dans les combats qui ont déclenché le génocide au Rwanda en avril 1994.

1Cf. SEBUNUMA D., Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires, Paris, Éditions Umusozo, 2015.

2 BERTRAND J., Rwanda Le piège de l'histoire, Paris, Karthala, 2000.

SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 ; et à Paris, Éditions Umusozo, 2013.

SEBUNUMA D., Rwanda : Crise identitaire et violence collective, Paris, Éditions L'Harmattan, 2011 et à Paris, Éditions Umusozo, 2013.

SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales, Issy-les-Moulineaux, Éditions Umusozo, 2012.

SEBUNUMA D., Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel, Paris, Éditions Umusozo, 2013.

SEBUNUMA D., Psychopathologie descriptive I – Essais sur les violences collectives, Paris, Éditions Umusozo, 2013 et 2014.

SEBUNUMA D., Essai sur l'autosuggestion, Paris, Éditions Umusozo, 2014.



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Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective
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