ÉDITIONS UMUSOZO
RWANDA : LE CAS DES EXCEPTIONS
Du préjudice collectif du passé au conflit psychique individuel1

La partie précédente nous a permis de situer, au sein des familles en situation d’exil, l’importance du récit de l’histoire migratoire : celle-ci révèle souvent des souffrances traumatiques qui se transmettent des parents aux enfants. Chez certains jeunes patients, on pourrait formuler l’hypothèse de P.-L. Assoun en ce qui concerne le préjudice traumatique et ses conséquences :

En terre d’exil, l’enfant-patient aura été « pré-jugé - jugé avant d’être né en quelque sorte – et c’est dans l’horizon de ce ‘préjudicable’ qu’il aborde sa propre identité – en un point où réel et fantasme semblent devenus indépartageables. (…) Jugé par contumace, le sujet va courir, toute une vie parfois, à la poursuite de la cause de ce préjudice et aux attendus de ce jugement. Ce climat (…) nous donne assurément le climat générique de la névrose, dans la mesure où elle est aussi définissable comme « névrose traumatique élémentaire, » mais plus spécifiquement de cette subjectivité qui s’organise sélectivement autour de la conviction d’un traumatisme réel, qui devient posture subjective et véritable habitus, façon d’habiter le monde et de s'envisager soi-même – dans son rapport au monde et à l’autre. »2

Parcours d’exil pathogène ou
prédispositions psychiques à la maladie ?

L'hypothèse centrale de notre réflexion c'est que, en situation d'exil, les symptômes actuels chez certains enfants constitueraient la mémoire du préjudice traumatique infligé aux parents au pays d’origine. Puis, à ces traumatismes du passés s’ajoutent des souffrances endurées lors du parcours migratoire. Dans ce contexte, nous observons des enfants qui se comportent soit comme des « bourreaux » de leurs propres parents - comme si les enfants s’identifiaient aux agresseurs d’autrefois ; ou bien, l’opposé de cette première catégorie de jeunes patients, certains enfants nés en exil peuvent développer des symptômes « réparateurs » : pour consoler les parents abîmés, humiliés par les événements du passé. Ce qui peut entraîner le repli sur la famille et sur la culture ancestrale, le rejet de la culture du pays d’accueil, mais aussi l’errance et les actes antisociaux.

Nous observons ainsi les symptômes d’un traumatisme après-coup : d’une part, le traumatisme qui se transmet des parents exilés aux enfants est lié aux événements vécus au pays d’origine ; d’autre part, cet ancien traumatisme est réveillé et ravivé par les souffrances de l’identité suite à la différence culturelle au pays d’accueil. Pour cela, les troubles psychiques chez l’enfant en situation d’exil résulteraient de la relation parent-enfant qui devient pathogène. La différence par rapport aux familles d’autochtones - dans lesquelles on peut observer aussi des troubles relationnels - c’est que la relation parent-enfant chez les exilés concerne une histoire familiale disloquée, une mémoire intergénérationnelle fragmentée et le plus souvent tragique. D’où l’hypothèse d’un possible « abus narcissique »3 dans certains cas qui serait l’étiologie principale des troubles psychiques chez les enfants nés en exil.

C’est pour cela que la prise en charge clinique auprès des familles en exil nécessite la prise en compte de l’histoire migratoire. Car, ce qui est en cause dans les troubles psychiques chez les enfants nés en exil, c’est l’écart entre la réalité et le fantasme du trauma.4 Ainsi, le traumatisme pathogène chez les enfants nés en situation d'exil concerne « ce qui a été originairement refoulé. »5 Et ce qui a été originellement refoulé, c’est le passé.

Lien entre le préjudice du passé et la pathologie actuelle
La logique de dis-proportionnalité

La plupart d’exilés quittent leur terre natale pour se mettre à l’abri suite à des situations de violence collective ou de persécution individuelle. Plus particulièrement, l’exil constitue l’espoir de reconstruire une vie, de protéger les siens loin de la menace latente ou larvée. Or, chez certains sujets en situation d’exil, plus on s’éloigne de l’événement traumatique dans l’espace et dans le temps, plus la nouvelle génération se sent concernée par le préjudice subi par les parents au pays natal ! Mais, c’est le comportement des parents qui détermine la posture qu’adoptera l’enfant par rapports aux événements du passé familial. D’où deux catégories de familles à potentialité pathogène :

Suite au « trop de mémoire », certains parents exilés n’arrivent pas à refouler des représentations liées aux événements du passé. Ainsi, ils ressassent ces événements et transmettent leur contenu traumatique aux enfants. Dans certaines situations, les enfants sont même punis ou exclus lorsqu’ils n’acceptent pas de suivre les injonctions dictées par les parents en ce qui concerne la version « officielle » des événement du passé et le droit de justice et/ou de vengeance qu’il faut revendiquer, pour l’honneur de la famille. Suite à cette transmission traumatique, certains enfants peuvent se sentir concernés au premier chef par ce préjudice subi par leurs parents dans le passé. Il peut même y avoir des troubles psychiques liés à ce traumatisme par procuration, allant de simples revendications sociales – pour que justice soit faite – jusqu’aux troubles graves qui mettent en danger la vie du sujet et celle d’autrui.

Ceci expliquerait la propension aux idéologies fanatiques chez certains jeunes nés en exil, ou encore la fascination pour s’organiser en leadership de guérilla chez d’autres. Nous retrouvons ici la problématique des « exceptions »,6 à savoir des sujets qui s’estiment victimes d’un préjudice « im-mémorable » dont ils revendiquent la réparation, sans accepter en contrepartie des contraintes liées aux devoirs du vivre ensemble : « la nature a commis une grave injustice à mon égard. La vie pour cela me doit un dédommagement que je vais m’octroyer. Je revendique le droit d’être une exception, de passer sur les scrupules par lesquels d’autres se laissent arrêter. Il m’est permis de commettre même l’injustice car j’ai été victime de l’injustice (…). »7

Néanmoins, dans cette transmission traumatique de la mémoire du préjudice, la place du sujet qui se considère comme une « exception » peut être occupée par une collectivité ou un peuple tout entier. C’est pour cela que Freud souligne, à propos des « exceptions », « l’évidente analogie entre la déformation du caractère consécutive à un état maladif prolongé au cours de l’enfance et le comportement de peuples entiers au passé chargé de souffrance. »8

Dans une autre catégorie de familles en exil, on peut observer des cas où certains parents veulent tourner la page du passé. Nous avons qualifié ce symptôme de « pas assez de mémoire » traumatique. Il ne s’agit pas d’un refoulement « naturel » des représentations douloureuses mais plutôt d’un « oubli commandé ou manipulé » selon P. Ricœur. Certains parents préfèrent alors ne jamais parler du passé à leurs enfants, encore moins des événements qui les ont poussés à prendre le chemin d’exil. La réaction des enfants peut être celle de se retourner contre leurs parents pour exiger plus d’informations, plus de représentations identificatoires en rapport avec leurs origines.

Lorsque cette confrontation parent-enfant n’aboutit pas au drame familial ou aux troubles violents – surtout à l’adolescence, certains enfants choisissent de chercher eux-mêmes « la vérité historique » de leurs origines. Cette voie s’avère le plus souvent périlleuse et aboutit à l’errance identitaire ou aux troubles de comportement - comme support du devenir-sujet, faute d’objet d’étayage. C’est à ce moment là que le fantasme prend le relais pour combler le trou de la mémoire intergénérationnelle. Surgit alors la compulsion de répétition à travers un parcours initiatique marqué par des actes antisociaux. Cette hypothèse permettrait de mieux comprendre certaines situations cliniques comme celle de Yohan dont nous avons présenté certains aspects au début de cette quatrième partie de notre recherche.

Le primat du fantasme sur l’historicité des faits

Selon J. Lacan, la face fantasmatique du trauma « est infiniment plus importante que sa face événementielle. »9 Pour cela, dès lors que l’événement passe au second plan par rapport à la reconstruction subjective des faits, le fondement de l’histoire du sujet se rattache plus au processus de subjectivation individuelle qu’au contenu objectif des événements du passé. C’est ainsi que l’enfant en situation d’exil soufre avant tout de la reconstruction fantasmatique des expériences traumatiques qu’ont subi ses parents au pays d’origine et pendant leur parcours d’exil. Ceci permet de « ré-évoquer une fois de plus » l’ambiguïté du passé de leurs familles afin de mieux comprendre « les problèmes qu’il soulève quant à sa définition, sa nature et sa fonction. »10 Car, c’est cette perspective de l’histoire ainsi que la reconnaissance des événements du passé qui permettront de « définir ce qui compte pour le sujet. »11

1© SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives,, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 ; et à Paris, Éditions Umusozo, 2013.

2ASSOUN P.-L., Le Préjudice et l’idéal, Paris, Paris, Anthropos,1999, p. 159.

3RACAMIER P.-C., L’inceste et l’incestuel, , Paris, Editions du Collège, 1995, pp. 84 – 85.

4LACAN J.,Séminaire I : Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, 43 – 45.

5Ibid.

6FREUD S., (1916), texte « Quelques types de caractère dégagés par le travail psychanalytique – Les exceptions », in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, pp. 140 – 146.

7Ibid., pp. 144 – 145.

8Ibid., p. 143.

9LACAN J.Séminaire I : Les écrits techniques de Freud, o.c., ibid.

10ibid.

11ibid.

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

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Descriptive II


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