ÉDITIONS UMUSOZO

SEBUNUMA D., Psychopathologie descriptive I
Essais sur les violences collectives
, Umusozo, 2013 et 2014.


La présente édition (complète et augmentée) de l'ouvrage « Psychopathologie descriptive I Essais sur les violences collectives » constitue l'ensemble de mes travaux de recherche post-doctorale depuis février 2011 : En complément à ma thèse de Doctorat « La compulsion de répétition dans les violences collectives »,

Je propose aux lecteurs trois textes que j'ai publiés séparément mais qui constituent, chacun dans sa spécificité, un approfondissement des principaux thèmes que j'ai déjà présentés dans la thèse ci-dessus citée : Le premier texte, « Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales », permet de situer la survenue des violences collectives au Rwanda dans le contexte historique régional ;

Le deuxième texte, « Communautarisme et autochtonie », permet de situer la récurrence des violences collectives  au Rwanda dans l'évolution de ses institutions sociopolitiques depuis les origines préhistoriques du pays à nos jours ;

Le troisième et dernier texte, « Essai sur l'autosuggestion », est une réflexion sur « la question du sujet » en  situation de violences collectives.

Ainsi, dans la continuité de nos recherches en psychopathologie, l'objet de notre étude est celui de rendre compte de l'interaction entre individu et collectivité dans la survenue des événements historiques – les violences collectives en particulier. Cela à partir du cas précis du Rwanda.

RWANDA : CRIMES D’HONNEUR ET INFLUENCES RÉGIONALES

INTRODUCTION

Pour introduire l’objet de notre recherche, la réflexion de G. Devereux qui suit permet d’en préciser l’enjeu et le contenu :

« La capacité de prévoir, tout autant que la capacité de faire sciemment appel aux données de la mémoire et de l’expérience, se rattache de très près à ce sens de notre propre continuité. L’un des grands triomphes de l’intelligence humaine (…) est la conception que le présent n’est effectivement qu’une soudure entre le passé et l’avenir, au lieu d’être la seule chose qui existe réellement. Là où le présent n’est pas envisagé comme une simple soudure entre le passé et l’avenir, on note presque toujours tant un manque du sens de l’avenir (prévoyance), qu’un manque du sens du passé (incapacité de profiter de l’expérience) »1.

Dans mes précédentes recherches universitaires2, ma réflexion concernait la problématique des violences collectives à partir du cas du Rwanda. Ainsi, nous avons fait recours à divers travaux en sciences humaines pour formuler nos hypothèses théoriques et cliniques. En particulier, nous avons articulé nos thèses et hypothèses scientifiques à partir de la psychopathologie fondamentale et certains concepts de la théorie psychanalytique.

Dans la continuité de notre réflexion sur le Rwanda, nous allons développer d’autres hypothèses de recherches pour aller plus loin dans la compréhension des mécanismes psychiques individuels qui interagissent avec les facteurs socioculturels dans la survenue des violences collectives.

Par conséquent, la présente recherche est complémentaire aux résultats que nous avons déjà publiés dans l’ouvrage cité précédemment, ouvrage dans lequel j’ai formulé l’hypothèse d’une « crise identitaire » qui, comme nous le constatons à différentes époques de l’histoire du Rwanda, surdétermine diverses idéologies de la haine et de crimes de masse. A partir de cette première hypothèse fondamentale de notre recherche, nous allons présenter et développer deux aspects complémentaires qui sont caractéristiques du drame rwandais : le contexte régional et l’héritage du colonialisme.

En effet, il est difficile de comprendre la nature de la « crise identitaire au Rwanda » sans tenir compte des influences multiples qui ont été exercées sur le pays dès le début de l’ère coloniale. Car, les mutations socioculturelles observables au Rwanda sont le résultat des évolutions internes mais aussi des influences externes qui ont été le plus souvent imposées par le pouvoir colonial et le christianisme.

Certes, tout n’a pas été négatif lors de la rencontre entre la culture rwandaise et les différentes cultures régionales et occidentales. Cependant, les particularités culturelles, géographiques, historiques et politiques du Rwanda n’ont pas facilité la rencontre avec d’autres cultures. Comme nous allons le constater à partir des documents historiques, les changements socioculturels qui ont eu lieu au 20ème siècle sont en grande partie à l’origine de différentes crises de violence collective dont le génocide de 1994 constitue le sommet.

Voici le plan que nous allons suivre :

Dans la première partie, - « Rwanda : un peuple de rebelles -, nous allons présenter d’abord différents textes des premiers explorateurs qui ont découvert la culture du Rwanda lors des expéditions pré-coloniales. Ensuite, notre réflexion concernera la situation de guerre civile et de « résistance » qui a été la conséquence de l’intrusion du pouvoir coloniale dans les affaires politiques internes : cette intrusion aura fragilisé toutes les institutions traditionnelles ; mêmes les frontières du pays ont été modifiées.

Tous ces changements entraîneront très tôt la rébellion des populations du nord du Rwanda contre le pouvoir colonial allemand ; puis, le roi Musinga s’opposera à l’autorité tutélaire belge et au christianisme : les premiers mouvements d’exode massif du peuple rwandais vers l’étranger seront constatés à la suite de l’exil forcé du roi Musinga en 1931.

Dans la deuxième partie, qui est consacré aux influences du « contexte régional », nous essayerons de comprendre la nature de différents enjeux géopolitiques qui jouent un rôle très important dans la survenue des violences collectives au Rwanda. En effet, tout changement politique ou idéologique dans tel ou tel pays de la sous-région influence directement ou indirectement les mutations sociopolitiques au Rwanda. C’était le cas à l’époque coloniale et, le phénomène sera de plus en plus significatif dans le contexte postcolonial.

Dans la troisième partie, - « réflexion de synthèse » -, nous reviendrons sur le matériel historique déjà rassemblé pour  en saisir le sens à partir de différents entretiens cliniques et/ou semi-dirigés avec les témoins d’aujourd’hui. En effet, la présente recherche concerne un travail de mémoire : nous essayons de comprendre dans quelle mesure les événements historiques du passé lointain ou récent exercent une certaine influence non seulement sur la vie psychique du sujet lambda, mais aussi sur les comportements sociaux dont la violence collective constitue l’une des manifestations récurrentes.

Nous terminerons notre recherche par une quatrième partie, - « approche clinique : exil et identité » - : cette dernière partie nous permettra de faire le lien entre le matériel clinique de notre recherche et les différents outils théoriques à notre disposition, en particulier la théorie psychanalytique et certains concepts de la psychopathologie fondamentale.

Étant donné que la présente publication est complémentaire aux travaux que nous avons déjà publiés sur le Rwanda, nous ferons régulièrement référence à ma thèse de Doctorat déjà citée « La compulsion de répétition dans les violences collectives » et à l’ouvrage « Rwanda : crise identitaire et violence collective » : dans ces deux ouvrage, certaines de nos thèses et hypothèses de recherche ont déjà été présentées et développées.

Une observation méthodologique mériterait aussi d’être signalée au lecteur : dans la première partie, une place prépondérante sera accordée aux documents historiques. En effet, dans la suite de notre réflexion, nos thèses et hypothèses seront formulées à partir du contenu de la première partie d’une part, et à partir des observations cliniques d’autre part.

Première partie

 

RWANDA : UN PEUPLE DE REBELLES
La rébellion de 1910 - 1912 comme prélude du génocide de 1994 au Rwanda

LE ROYAUME NYIGINYA DU RWANDA ANCIEN3

Chapitre I. LA TOUR DE BABEL

« Tout le monde se servait d’une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l’orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s’y établirent. Ils se dirent l’un à l’autre : « Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! » La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : « Allons ! Bâtissons- nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre ! » Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : « Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres. » Yahvé les dispersa de là sur toute la face de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la face de la terre » [Gn 11, 1-9].

Le regard des premiers explorateurs européens sur le Rwanda, la politique coloniale qui y fut menée et la gestion calamiteuse de la guerre civile au Rwanda dont la conséquence directe fut le génocide de 1994 - sans oublier la dispersion des rwandais à travers le monde, tous ces éléments nous autorisent à comparer l’histoire récente du pays des Mille Collines au récit biblique de « la tour de Babel » ci-dessus cité.

Comme nous allons le constater à travers les différents extraits des récits historiques, tout a commencé par l’émerveillement des Européens : ils s’attendaient à découvrir l’anarchie et la famine, ils ont découvert un pays certes gouverné par un despote, mais bien structuré sur le plan administratif et auto-suffisant du point de vue économique. Ils s’attendaient à découvrir un peuple sans histoire, ils ont découvert une nation riche de traditions, soudée par une langue commune, ayant développé l’artisanat, la poésie, bref la culture moderne tout simplement.

Cependant, l’émerveillement des Européens fut de courte durée : ils étaient venus pour dominer, coloniser et gérer les affaires à leur manière, ils avaient même le droit de châtier ceux qui s’opposeraient à leur dessein !

Quant aux Rwandais, les « chefs » en particuliers, ils se sont enfermés dans leur « tour » et n’ont jamais voulu prendre en compte différentes pressions extérieures qui s’exerçaient sur eux. Cela expliquerait, du moins en partie, l’étiologie des violences collectives qui ont ravagé le pays au cours du 20ème siècle à chaque fin de règne.

Dans la présente recherche, nous allons présenter les différentes phases de l’histoire politique du Rwanda, dès l’arrivée du premier Européen à la guerre civile des années 1990 et ses conséquences historiques : le génocide de 1994, sans oublier la dispersion des rwandais à travers le monde et les massacres dont ils ont été victimes dans toute la région des Grands-Lacs d’Afrique.

Observation préliminaire

Dans les différents textes de référence qui suivent, les noms de personnages ou de lieux cités varient selon les auteurs : en effet, à la fin du 19ème siècle, les langues africaines n’étaient pas encore connues en Europe. Pour cela,  l’orthographe des noms et des lieux dépend de ce que tel ou tel explorateur a entendu et la manière dont il l’a transcrit en écriture.

Ainsi, les noms désignant les mêmes personnes ou les mêmes lieux pourraient avoir été écrits de manières différentes selon les auteurs.

1. Les Rwandais selon le Capitaine Speke
Voyage d'exploration de 18614

Les premiers explorateurs européens ont écrit sur le Rwanda à partir des informations recueillies auprès des voisins du Rwanda. En effet, jusqu’au milieu du 19ème siècle, il était difficile - voire même impossible aux étrangers de pénétrer au Rwanda ! Même les esclavagistes, Arabes ou Européens, n’avaient jamais réussi à réduire un quelconque Rwandais en esclavage :

« Les villages rwandais sont extrêmement étendus et peuplés de grands chasseurs. Ils vont en grands groupes à la chasse au léopard. Ils y emmènent de petits chiens et leur attachent des clochettes au cou tandis qu'eux-mêmes soufflent dans des cors. Ils seraient ainsi très superstitieux et n'autoriseraient aucun étranger à pénétrer dans leur pays car voici quelques années, après la venue de quelques Arabes, éclatèrent une grande sécheresse et la famine qu'ils attribuèrent aux influences malignes que ceux-ci avaient pu exercer. Ils les chassèrent de leur pays et dirent qu'ils ne laisseraient plus jamais leurs semblables y entrer... »5.

Nous retrouvons la suite de ce récit passionnant du Capitaine Speke ailleurs :

« Ensuite, au moins pour la région que j'ai parcourue, je distingue, des autres nègres, ceux qui s'appellent les Vouahouma, ou, suivant notre orthographe, les Houmas. J'ai à leur égard fondé une théorie, qui m'est personnelle, sur les traditions, le physique et les usages des peuples que j'ai pu voir. Je crois les Houmas issus des Gallas ou Abyssiniens, que je regarde comme étant de la même race, bien que les premiers soient surtout des pasteurs et les seconds des agriculteurs (…). A mon avis, un clan pasteur, venu d'Asie, a fait prévaloir sa domination en Abyssinie, l'a conservée depuis lors, et, tandis que son teint et ses cheveux se modifiaient par un long mélange avec les nègres, conservait toujours l'élévation des parois du nez comme caractère spécial de son origine asiatique. Ce qui s'est passé dans l'Abyssinie s'est répété ailleurs (…). Les descendants des hommes de cette race qui ont formé l'ancien royaume du Kittéra, à l'ouest du lac Victoria, ont pris plusieurs usages des nègres et ont oublié la plupart des traditions de leurs ancêtres. (…) Tous les États démembrés de l'ancien Kittéra, (…) sont dominés et gouvernés par les Houmas, dont les émigrants font paître leurs troupeaux dans l'Ounyamouési, descendent au sud du lac Roucoua et parviennent, le long de la Malagarazi, sur les rives du lac Tanganyika ; là on les nomme des Tousis (…) »6.

Nul doute que le Capitaine Speke, en rédigeant le récit ci-dessus, fut le premier Européen à formuler des hypothèses ethnographiques concernant les peuples de la région des grands-lacs d’Afrique, ceux du Rwanda en particulier. En même temps, les spéculations du même auteur sur les pseudos-différences ethniques influenceront non seulement les travaux scientifiques de ses successeurs, mais aussi les différentes idéologies politiques dès la fin du 19 ème siècle jusqu’à nos jours.

Cependant, remarquons que le Capitaine Speke avait déjà observé un détail très important pour nous observations d’aujourd’hui : « Les descendants des hommes de cette race qui ont formé l'ancien royaume du Kittéra, à l'ouest du lac Victoria, ont pris plusieurs usages des nègres et ont oublié la plupart des traditions de leurs ancêtres ». Tout en parlant des différences morphologiques, l’auteur reconnaît aussi l’existence d’un brassage ethnique observable.

2. Le regard de Grant
Voyage d'exploration de novembre 1861 à avril 18627

Après les hypothèses approximatives de Speke sur d'éventuelles origines des peuples rencontrés dans la région des Grands-Lacs d'Afrique, voici les observations de son compagnon de voyage, le Capitaine Grant, sur les Watusi [les Tousis cités ci-dessus par Speke] : l’accueil qui lui est réservé, l’intérêt de l’auteur à faire connaissance avec ses hôtes  et la description des détails, tous ces éléments permettent au récit de Grant de se différencier d’autres textes d’explorateurs :

« Je m'intéressai beaucoup aux vachers de Moossah [un commerçant indien islamisé] ; d'une taille élevée, ils avaient de beaux traits et formaient un grand contraste avec les autres Africains. C'étaient dix Watusi du Karagué, tant hommes que femmes ; tous avaient des cheveux laiteux ; les premiers les portant en croissant et le reste de la tête étant rasé. Ils se noircissaient les gencives avec une préparation de graines de tamarin ; après avoir fait griller et pulvérisé la graine, on la mêle avec du vitriol bleu jusqu'à ce qu'elle acquière la consistance d'une pâte ; on la chauffe pour s'en servir. Ils avaient aux poignets de larges bracelets de cuivre, et à la cheville des quantités d'anneaux de fer. Ils portaient en marchant un arc, des flèches, un bâton et une pipe à long tuyau. Les femmes, à la taille droite et élevée, se faisaient remarquer par un visage d'un ovale parfait ; une peau de vache bien apprêtée les couvrait depuis la ceinture jusqu'aux pieds. (…) Les Watusi constituent une race distincte, très intéressante sous tous les rapports. Le matin, avant de traire les vaches, ils se lavent eux, leurs dents et les calebasses avec l'urine de la bête, à laquelle ils attribuent une vertu particulière ; puis ils emploient de l’eau propre (…) »8.

Une rencontre romantique !

« Un matin, à ma grande surprise, nous tombâmes sur des bestiaux dans une jungle sauvage, puis sur un bomah ou enclos caché sous les ombrages épais d'arbres magnifiques. Deux grands gaillards en sortirent et me prièrent de m'approcher. J'obtins d'eux de l'eau et ils me demandèrent même si je ne préférais pas du lait. Etonné d'une prévenance si rare parmi les Africains, je les suivis. Ils me conduisirent près d'une femme watusi, admirablement belle, assise seule sous un arbre. Elle m'accueillit sans manifester aucun étonnement et d'un grand air de dignité ; ayant échangé quelques paroles avec mes guides, elle se leva en souriant et me conduisit à sa cabane. J'eus alors le temps de bien l'examiner : elle portait le costume ordinaire des femmes watusi, à savoir une peau de vache telle que je l'ai décrite, et qui s'enroulait autour de son corps depuis la ceinture jusqu'à la cheville ; des morceaux d'étoffe de différentes couleurs entouraient sa taille ; des bracelets de fil de cuivre ornaient ses bras et ses poignets, et à son cou pendait un collier de même métal. Je fus frappé de la belle conformation de la tête, des lignes charmantes du cou ; les yeux, le nez, la bouche étaient admirables, les pieds et les mains d'une petitesse remarquable ; bref, elle réunissait une rare perfection de formes séparée par un seul défaut, que les indigènes regardent comme une beauté, de très grandes oreilles. Sa demeure temporaire, construite d'herbes et à toit plat, était tellement basse que je ne pus tenir debout. Le foyer se composait de trois pierres, et des deux côtés étaient rangés avec symétrie des vases à lait en bois, d'une propreté éblouissante. Une femme de bonne mine faisait du beurre en agitant le lait dans une calebasse. Après avoir laissé à ma belle hôtesse le loisir de m'examiner tout à son aise, je lui exprimai mes regrets de n'avoir pas de verroterie à lui offrir. - Cela n'est pas nécessaire, répondit-elle, asseyez-vous, voici du lait et du beurre. Ce dernier m'était offert sur une feuille de bananier. Je lui envoyai plus tard quelques verroteries ; elle vint me voir une fois et me demanda divers cadeaux que je ne lui refusai pas ; à en juger par l'éclat de ses yeux je pus croire qu'elle était satisfaite. C'est une des rares femmes que j'aie trouvées belles pendant le cours de mon long voyage »9.

A partir de ce récit, un mythe est né dans certains milieux européens, « le mythe ou réalité » de la beauté des femmes rwandaises.

3.  La peur de Stanley et les Arabes !
Voyage d'exploration de 1874 à 187610

« Le 24 février, nous arrivons à Nakahanga : le lendemain nous entrions à Kafouro. Ce dernier point doit son importance à trois commerçants de Zanzibar qui s'y sont établis : Saïd ben Saïf, Hamed Ibrahim et Saïd de Mascate. Hamed est riche en esclaves, en bétail et en ivoire ; il a une maison spacieuse et confortable, une quantité d'épouses et plusieurs enfants. (…) Il est allé souvent chez Mtésa, et a cherché maintes fois à nouer des relations commerciales avec l'impératrice du Rouanda, mais sans y parvenir. D'après ce que m'a dit Hamed, cette impératrice serait une femme de grande taille, entre deux âges, avec de grands yeux très brillants ; elle aurait le teint peu foncé. Hamed est persuadé que tous les membres de cette famille descendent de quelque race du nord, peut-être de sang arabe. (…) « Il n'y a pas moins de différence, me disait-il, entre les gens de cette région et les Vouachennzi (nègres païens) qu'entre eux et moi. Ces gens-là ne sont pas des lâches ! Ils ont pris le Kichaka et le Mouvari, ont vaincu dernièrement le Mpororo et forcé les Vouagannda à la retraite. Depuis huit ans, Khamis ben Abdallah, Tipou-Tib, Saïd ben Habib et moi nous avons souvent essayé d'entrer chez eux, où l'ivoire abonde ; nous n'avons pas réussi. Les Vouanyammbou eux-mêmes (gens du Karagoué) ne peuvent pas pénétrer au-delà de certaines limites, bien que Roumanika soit de la même race et parle, à peu de chose près, la même langue que les gens du Rouannda »11.

4. O. Baumann, premier « Blanc » à entrer au Rwanda
Voyage d'exploration de septembre 189212

O. Baumann fut le premier Européen à entrer au Rwanda, à partir du Burundi. Il fut aussi le premier à faire l’expérience de la culture guerrière des Rwandais. Par ailleurs, il entendit parler du « Roi » mythique des Rwandais au 19ème siècle, Kigeli Rwabugili : « (…) Le lendemain matin, nous traversâmes plusieurs villages, étant salués toujours avec la même joie, puis nous nous dirigeâmes vers la pente de l'Akanyaru qui fait ici également la frontière d'Urundi. Grâce à ce vaste paysage d'herbes, je pouvais observer la caravane entière, quand soudain je remarquai que l'avant-garde était attaquée par à peu près trente indigènes armés d'arcs. C'était des Watussi qui demandaient à Mkamba de ne pas quitter le Rwanda avant d'obtenir la permission de Kigere. Mkamba ne les prenait pas au sérieux : il ne pouvait pas s'imaginer que trente hommes iraient arrêter toute une caravane ; aussi continua-t-il son chemin. Mais les guerriers étaient répartis le long de la route et lâchement nous criblaient de flèches. Bien sûr il a suffi de tirer quelques coups de fusils et ils se sont enfuis, poursuivis par nos Massai qui s'étaient armés de longues lances. Une fois cet incident passé, le village suivant nous saluait comme d'habitude avec des cris de joie et des chansons (...) »13.

5. Von Götzen à la cour royale de Kigeli Rwabugili
Voyage d'exploration de décembre 189314

C’est la première rencontre officielle entre un Européen et le monarque rwandais. C’est aussi la première fois qu’un Européen traversait le Rwanda d’est en ouest. Cette première rencontre était aussi politique : après la Conférence de Berlin de 1884 - 1885, Von Götzen était venu au Rwanda recueillir des informations sur le pays car, l’Allemagne se préparait à envoyer une première expédition d’occupation coloniale.

Dans le texte qui suit - extrait du récit de Von Götzen lui-même, le roi Kigeli Rwabugili « en imposa » face au savant venu d’Europe lors de leurs différentes rencontres ! Nous découvrons ainsi la réalité de la renommée du personnage telle que les Arabes en avaient fait part aux premiers explorateurs européens :

« De notre grande tente, en ouvrant largement les tentures formant nos portes, nous pouvions voir au-dessous de nous une grande vallée couverte de fermes bien tenues et de beaux massifs de bananiers. Il nous semblait bien étrange que Louabougiri eût choisi, pour établir sa nouvelle résidence, l'endroit le plus élevé et moins hospitalier de son pays. Evidemment nous l'avions surpris au milieu même de son établissement, car tout était encore neuf et en partie inachevé. (…) Pour augmenter la confiance de Louabougiri, je résolus de lui faire une nouvelle visite, et cette fois avec une grande suite en costume de fête. Je désirais obtenir sur le pays le plus de renseignements qu'il était possible, mais le roi ne s'intéressait qu'à nos personnes et à nos armes, et on ne pouvait apprendre de lui que peu de chose. Quant il vint à son tour nous rendre visite à notre camp, il montra une curiosité de véritable enfant. Il paraissait faire de l'esprit à nos dépens, ce qui, chaque fois, comme il convient, excitait la bruyante hilarité de sa suite. En cette circonstance, il avait revêtu un autre costume. Il portait une espèce de diadème, bordé d'une broderie de perles, garni en haut de longs poils blancs ; du bord inférieur de ce bandeau tombaient une quantité de cordelettes de perles qui pendaient autour du  visage, de telle sorte qu'on ne l'apercevait qu'à peine. Ce visage ne paraissait plus si boursouflé et avait quelque chose de la physionomie indienne. (…) En possession d'une souveraineté despotique absolue, de beaucoup supérieure, disait- on à celle même de l'Ouganda, il n'avait pas jugé nécessaire de s'entourer de forces militaires pour se protéger. Il ne se faisait aucune idée de la nature et des effets des armes à feu, et il perdait peu à peu cette première crainte de l'étranger, qu'il avait d'abord éprouvé par la suite de son état d'esprit de sauvage absolument fermé à toute culture. Il eut bientôt la pensée de tirer un parti aussi lucratif que possible de ces hôtes étrangers venus ainsi sans en avoir été priés. Des idées commerciales germèrent dans son esprit, et en conséquence il résolut de mettre un temps d'arrêt dans l'envoi de présents qu'il nous faisait. (…) A plusieurs reprises, j'avais demandé qu'on me livrât des substances ; il me fit répondre qu'il était habitué à recevoir d'abord et à donner ensuite (…) »15.

Von Götzen et ses hommes commencèrent à envisager le pire ! Kigeli Rwabugili fut à la hauteur de sa renommée :

« Les allées et venues de parlementaires se prolongèrent toute une journée, si bien que mes gens commençaient à s'agiter. Ils m'envoyèrent une députation de sous-conducteurs, qui cherchèrent, par leurs prières, à m'amener à céder. Naturellement je ne cédai pas et je dis comprendre clairement à la députation que, même au cas de difficultés et de lutte militaire, notre position était tout à fait favorable et supérieure à celle de nos adversaires. Comme l'Arabe Abdallah se montrait des plus craintifs, je dus lui démontrer avec une clarté particulière qu'il était un lamentable poltron. Il fit comme s'il eût pris ce reproche fort à cœur, car plus tard il vint secrètement dans ma tente, pour me déclarer très solennellement et avec une exagération bien arabe : « Je ne suis pas un poltron ! Car si tu m'ordonnais, maître, de tenir ma main dans le feu, je le ferais immédiatement ! » Le bon Abdallah avait-il jamais entendu parler d'un certain Mucius Scaevola ? Je parlai de la possibilité de complications belliqueuses, mais pour le moment elles paraissaient encore éloignées. Une salve tirée par nous sur la résidence, qui était à peine à 500 mètres, aurait suffi pour mettre Kigeli entre nos mains, et qui sait si la population du pays, écrasée sous sa tyrannie, ne nous aurait pas acclamés joyeusement comme des libérateurs ! (…). Deux envoyés parurent, pour s'informer, au nom de leur maître, de mes intentions ; en même temps ils promettaient de me chercher et de me procurer des porteurs pour le lendemain. Le matin, Chirangaoué me fit visite encore une fois, pour voir quels présents je ferais en échange des subsistances, et vers midi on annonça de nouveaux envoyés avec 2 bœufs, 64 chèvres et 29 porteurs. Les relations furent ainsi renouées, et devinrent encore meilleures lorsque, en échange de mes présents, on envoya en plus deux grandes défenses d'éléphant et une vache laitière. Nous nous apprêtâmes pour le départ (…). Cependant nous ne quittâmes pas cet endroit sans regrets. Si de nombreux récits, en partie grotesques, qui nous avaient été faits sur le Kigéri, s'étaient évanouis comme de pures fantaisies, la vue de ce puissant potentat dans son originalité entière n'avait pas été sans faire sur nous une forte impression. Louabougiri est un des derniers piliers du vieux despotisme du centre de l'Afrique. Il a conservé sa nature nomade héritée de ses ancêtres ; vrai souverain d'un peuple qui jadis conduisait des troupeaux, il erre encore aujourd'hui à travers son royaume, comme les rois allemands dans les temps les plus anciens du moyen âge ; il ne vit jamais plus de deux mois au même endroit, et toute l'année il se bâtit de nouvelles résidences. Je ne saurais dire si ce fut à dessein de sa part ou par hasard que nous nous rencontrâmes avec lui dans la haute montagne. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la nature sauvage et romantique de cette région montagneuse formait un cadre extrêmement pittoresque, et la figure gigantesque de ce roi des montagnes y reste dans nos souvenirs féeriques et grandioses »16.

Lorsque les premières troupes coloniales allemandes arrivèrent au Rwanda, en 1896, Kigeli Rwabugili venait de mourir quelques mois avant en 1895 : il avait été blessé lors d’une expédition militaire du Rwanda contre la région de Bushi (à l’est de l’actuelle République Démocratique du Congo). Pour cela, historiquement, le texte de Von Götzen précédemment cité fut le premier et le dernier récit sur le « Roi » Kigeli Rwabugili, dernier monarque du Rwanda indépendant.

Par ailleurs, la mort de Kigeli Rwabugili allait inaugurer le cycle de violences collectives au Rwanda à chaque fin de règne. Car, après sa mort, une guerre civile éclata au sein même de la dynastie royale. Après plusieurs jours de massacres collectifs, le jeune roi Mibambwe Rutarindwa se suicida. Il fut remplacé au trône par Yuhi Musinga qui sera le premier monarque rwandais à partager le pouvoir non seulement avec l’administration coloniale allemande, mais aussi avec les missionnaires.

Malheureusement, c’est cette mise sous tutelle du monarque rwandais qui favorisera la naissance de diverses idéologies politiques ethnocentriques et régionalistes.

6. J. Czekanowski : premier ethnographe au Rwanda
Expédition scientifique de 1907 à 190817

Après les premières expéditions dont le but avait été la mise sur pied du pouvoir colonial, à partir des années 1900, des scientifiques venus d’Europe commencèrent à s’intéresser aux sociétés africaines. Dans un but purement scientifique, comme nous allons le constater, J. Czekanowski entreprit une expédition dans la région des Grands-Lacs d’Afrique. Au Rwanda, il s’intéressa en particulier au groupe social des Batwa dont il nous livre quelques renseignements dans les différents extraits de son récit qui suivent :

« Entrer en contact avec les Batwa forestiers n'était ni facile ni sans danger. Toujours à la poursuite du gibier, ils étaient introuvables dans leurs hameaux. Les recherches anthropologiques étaient pour eux des rites de sorcier et il ne fallait pas s'étonner qu'ils les aient refusées. Le père Barthélémy, très estimé des Batwa pour ses exploits de chasseur, décida de m'aider. Ils l'appelaient Nyama Mingi - Beaucoup de viande - car la chasse en sa compagnie était toujours une bonne occasion de ripailles. Qu'ils lui aient donné un nom en kisuaheli, et non en local kinyoruanda, indiquait leurs rapports avec les commerçants ou plus exactement contrebandiers de l'ivoire au Congo, dont la langue leur semblait - à juste raison - plus familière aux Européens, même si les missionnaires, bons connaisseurs du kisuaheli, parlaient avec les indigènes en dialectes locaux.

Les tractations que les pères menaient patiemment depuis deux semaines avec le vieux Chuma, gagné à ma cause, aboutirent enfin et la date de ma visite fut fixée à jeudi. Chuma était un Noir de la tribu des Banyaruanda, chargé par le roi de nombreuses fonctions dans le hameau batwa dont il était le maire. Les Batwa échangeaient chez lui une partie du gibier contre des produits agricoles, lorsqu'ils ne pouvaient pas se les procurer autrement, c'est-à-dire en chapardant sur les plantations des paysans bahutu. Sachant que le brave maire ne jouissait pas d'une grande autorité chez les Batwa, nous lui conseillâmes de se procurer du vin de banane et de la bière de sorgho et de répandre bruyamment cette bonne nouvelle. Connaissant le penchant des chasseurs pour les libations, on pouvait raisonnablement espérer que l'agréable perspective d'une beuverie freinerait suffisamment leur ardeur cynégétique pour que le jour dit ils m'attendent, au lieu de s'éparpiller dans les abîmes forestiers »1.

La suite du récit de J. Czekanowski est très importante car, sur le plan historique, l’auteur nous fournit des informations sur des personnages qui seront au centre des événements de « guerre civile » au nord du Rwanda à partir de 1910 :

« Le mercredi 4 décembre. Jour du courrier ! Les envoyés de la mission de Ruaza ont apporté mes coffres avec le photographe, les rouleaux enregistrés et les textes du père Dufays, patriote luxembourgeois francophile, fils d'un volontaire de la guerre contre la Prusse de 1870. J'ai reçu des lettres amicales de lui et du révérend père Loupias, un Français de Toulouse. (…) La lettre du père Loupias, allègre comme toujours, devait être la dernière qu'il m'adressa. Il  fut quelques jours plus tard assassiné par Lukara, celui-là même que j'avais tiré des mains du roi du Ruanda, en lui sauvant la vie à grands renforts de subterfuges diplomatiques, sur la demande du révérend. Le père Loupias me remerciait de mes menus colis et relatait avec humour l'effroi des Noirs qui n'avaient jamais vu tant de Blancs dans le Mulera. En effet, peu après l'arrivée de notre expédition y apparurent les premiers « touristes » : le Dr Römer, un potentat financier attiré, sûrement dans un but intéressé, par les affaires coloniales, et son  subalterne,  le  Dr  Autentrieth »19.

La description faite par J. Czekanowski sur le mode de vie des Batwa, au début du 20ème siècle, permet de comprendre la manière dont l’intrusion coloniale allait aggraver des inégalités sociales déjà existantes et, de ce fait même, entraîner d’autres conflits sociopolitiques dans la région : « (…) Le jeudi 5 décembre 1907, je partis avec le père Delmas dans les montagnes dominant le lac Kivu, au sud de Nyundo. Un pays montagneux est appelé ici Rukiga (…) et ses habitants les Bakiga, ce qui est à l'évidence le nom commun des montagnards (…). Après trois heures d'une marche forcée, nous arrivâmes devant la demeure du vieux Chuma, à la lisière d'une forêt dense aux arbres géants. Le village des Batwa qui vivent de la chasse et ne cultivent pas, était tapi à un kilomètre de là. Il n'y a pas longtemps, ce village était profondément enfoncé dans la forêt qui couvrait alors un espace bien plus étendu, dont les seuls heureux habitants étaient des Batwa. Mais à présent les paysans les cernaient de plus en plus et leurs coups de haches semaient l'inquiétude dans le cœur des chasseurs. Trop peu nombreux pour s'opposer à l'offensive pacifique de la houe, ne pardonnant pas aux agriculteurs la fuite du gibier, ils ne pouvaient désormais que déplorer les dégâts. Toute tentative de résistance armée était abandonnée car même le roi du Ruanda, amadoué par les dons de vivres et de bétail des cultivateurs, ne les défendait pas. Les pauvres Batwa ne peuvent plus lui fournir l'ivoire, car ils ont considérablement décimé les éléphants dont ils vont bientôt partager le sort. Voilà les conséquences d'une destruction insouciante de la base de l'existence ! Ils sont devenus un élément social sans grande valeur pour le roi. Que leur tribu mobile et jadis cohérente soit devenue un ramassis de parias désemparés et éparpillés à travers le pays ne gêne pas le monarque qui peut ainsi plus facilement les recruter pour des besognes dangereuses. Ils fournissent à la cour des musiciens de grand talent ou travaillent dans la police, espionnent ou deviennent parfois des bourreaux. D'autres, entassés dans ce qui reste de la jungle ou à sa lisière, se soumettent aux bons offices d'un Chuma et payent le tribut par son entremise. De plus, chaque Batwa tient la garde chez le roi pendant un mois, en souffrant de faim. Ce service est bien plus important que le tribut qui déclenche pourtant une avalanche de lamentations. Voilà les signes d'un ordre nouveau, pénible et injuste. A notre arrivée, nous dûmes écouter en guise de bienvenue toute une litanie de plaintes entrecoupées de railleries habituelles. Kazu20, leur hameau, forme un cercle serré de huit huttes sur la crête d'une colline qui sépare le lac Kivu d'une vallée creusée par un petit cours d'eau, affluent de la Sebeya coulant au pied de Nyundo (…) »21.

Après cette description concernant la situation sociale des Batwa, J. Czekanowski fait une étude comparative entre les Batwa et les autres groupes sociaux au Rwanda. Son observation est sans doute la plus ancienne et la plus approfondie sur les rapports sociaux au Rwanda au début de l’ère coloniale :

« Les habitants de Kazu, des Batwa forestiers, ne cultivent pas la terre. Poussés par la faim, ils besognent parfois sur les champs des paysans, offrant leur aide pour les sarclages, car cette tâche proche de la cueillette leur est moins pénible. A l'occasion, ils chapardent dans les plantations, causant de fréquentes querelles. Les conflits sanglants sont cependant rares, car les paysans craignent ces pauvres bougres autant qu'ils les méprisent. Quant aux Batwa, ils évitent les cultivateurs détestés, volent ce qu'ils peuvent et fuient dans la forêt où personne n'ose les chercher.

Les huttes de Kazu étaient misérables. (…) Sans mobilier et sans estrade pour dormir, les Batwa couchent par terre, contrairement aux autres habitants du Ruanda. Quelques récipients et bols-assiettes en bois sont leurs seuls biens domestiques. En revanche, presque dans chaque case il y avait des instruments de musique : ce sont bien eux, les musiciens et les chanteurs du roi. J'ai vu dans leurs cases des cithares (inanga), des flûtes et des grelots pour rythmer des chants du chœur, très estimés pour leur valeur musicale. (…) Les Batwa chasseurs possèdent toutes sortes d'armes : arcs, flèches, lances. Dans une hutte, il y avait une botte de pitons pour tendre les peaux (…).

Les liens des Batwa avec les agriculteurs bahutu, leurs voisins cordialement haïs, sont certainement anciens, vu la similitude de leurs cultures matérielles, et reposent pour l'essentiel sur l'échange des produits de la chasse et des récoltes. Il existe cependant des différences sensibles même pour un observateur dilettante, par exemple l'absence d'estrade pour dormir. L'élément le plus spécifique de la culture batwa est l'arc composé. Sa construction complexe évoque l'énigmatique parenté indienne, déjà remarquée par le Dr Richard Kandt (…).

Les Batwa considèrent la forêt comme leur royaume souverain. Ce que respectent les paysans désignés au Ruanda et en Urundi sous le nom de Bahutu (probablement une ancienne appellation tribale de la population agricole) puisqu'ils se laissent dépouiller dans la jungle sans la moindre résistance (…). La faiblesse numérique des Batwa habitant les vestiges forestiers s'explique probablement par le caractère extensif de leur économie, fondée sur la chasse. Entre le lac Bulera, dans le Mulera, et la partie nord du lac Kivu, (…) j'ai constaté, par mes contacts directs ou par des entretiens, la présence de groupes suivants : la horde de chuma, (…) et la horde de de Sebuleza (…), celle qui avait pour chef Ngunzu et dépendait du maire royal Mutabalu en comptait une cinquantaine »22. L’auteur nous présente alors un personnage qui nous sera très familier dans les chapitres qui suivent : le chef Lukara ! Un Hutu du Mulera qui sera un des piliers de la rébellion des régions du Nord dès 1910. Nous apprenons aussi qu’il existait, au début du 20ème siècle, un territoire indépendant des Batwa au nord du Rwanda : « (…) Sur les flans du volcan Muhawura habitaient deux « grandes » familles, de dix à vingt membres chacune, sinon plus car sept hommes et six femmes se sont présentés pour mes études anthropologiques, grâce à Lukara lya bishingwe, futur meurtrier du père Loupias, avec qui nous étions en bons termes. La horde que Lukara administrait en tant que représentant du roi devait sûrement être aussi grande que les trois précédentes. Enfin, à la frontière du  Ruanda, du congo et de l'Uganda vivait un chef insoumis, le menaçant Ngurube (Sanglier), effroi de ses voisins. Il dirigeait des clans de Batwa indépendants, sporadiquement dominés par les rois du Ruanda. Le pouvoir royal n'avait pas beaucoup d'autorité dans cette province périphérique où les conflits frontaliers entre les trois puissances coloniales - allemande, congolaise et britannique - compliquaient tous les rapports (…) »23.

Enfin, J. Czekanowski fait une remarque très importante sur le processus de métissage culturel au Rwanda précolonial :

« Bien que la transformation anthropologique des Batwa forestiers soit déjà profonde, tout au moins chez ceux que j'ai pu voir, il n'est pas faux de les considérer comme des pygmées métissés. Surtout, lorsqu'on les compare avec les habitants de l'île Kwidshwi sur le Kivu, des Batwa voisins de la horde de Chuma mais isolés par l'eau (…) »24.

Chapitre III. 1910 - 1912 : L’INSURRECTION DES INSOUMIS
Prélude du génocide de 1994 au Rwanda

« La révolte de Ndungutse »25 présente étrangement des ressemblances avec le génocide au Rwanda en 1994. Certes, aucun journaliste n’a couvert l’événement, aucune télévision n’a diffusé des images et les seules sources disponibles aujourd’hui sont les archives de l’administration coloniale et quelques archives des missions catholiques de l’époque. Cependant, la révolte fut suffisamment sanglante et populaire qu’elle aurait dû servir comme avertissement. Plus particulièrement, aujourd’hui, nous constatons que l’insurrection de 1912 partage plusieurs points communs avec le génocide de 1994 au Rwanda.

Pour situer le cadre de nos observations, nous faisons nôtre le mot d’introduction de J.-P. Chrétien à son article qui nous sert de référence : « Notre but n'est pas d'établir ici la chronologie complète d'un événement, ni même d'en épuiser toutes les significations, mais de poser quelques problèmes en rapport avec un mouvement politico-religieux qui nous semble caractéristique de l'histoire des premiers contacts entre les sociétés africaines et les conquérants européens »26.

Selon J.-P. Chrétien, l'administration coloniale allemande avait placé « beaucoup d'espoir dans l'avenir des régions du nord-ouest de la Deutsch-Ostafrika, décrites à l'envi comme saines, fertiles, bien peuplés : de futurs greniers, de beaux pâturages d'altitude, des réservoirs de main-d'œuvre ! Ce secteur correspond alors aux trois résidences du Bukoba, de l'Urundi et du Ruanda, dont les frontières avec le Congo belge et l'Ouganda britannique n'ont été fixées définitivement qu'à l'issue de la conférence de Bruxelles de février-mai 1910 »27.

En effet, « la transformation en trois résidences des anciens districts militaires de Bukoba et d'Usumbura, décidée en 1906, révèle le trait spécifique de cette région : l'existence d'anciens royaumes, entre les lacs Victoria et Tanganyika, et les problèmes délicats d'encadrement administratif que cela pose. Ce Far West de l'Est africain allemand rassemblait, vu les densités, quelques 50 % du peuplement de l'ensemble de la colonie ».

En plus des problèmes de « dispersion » des populations au niveau de l'habitat, il y avait aussi « l'existence de réseaux politiques et socioculturels extraordinairement complexes. Des hiérarchies savantes voyaient s'entrecroiser les rapports familiaux, les liens de clientèle fondés sur le bétail, les autorités sacrées et administrantes. Tout cela assurait la coexistence de populations d'origines différentes, de tradition « bantoue » (les Bahutu) ou de tradition « éthiopide » (les Batutsi), selon des rapports d'intensité et d'ancienneté très variés. En outre des souvenirs historiques se superposaient, les bouleversements des XVIe et XVIIe siècle ayant en quelque sorte donné plusieurs couches de constructions monarchiques. La personnalité de ces États interlacustres avait été préservée par un long isolement : aucun étranger ne mit en fait les pieds sur les collines du Rwanda, du Burundi ou du Nkole avant les années 1890. On voit l'intérêt que représente l'étude du contact entre ces sociétés originales et la pénétration européenne. Or une révolte est toujours un moment privilégié pour analyser, celui où l'on voit les réactions d'une population  s'exprimer  avec une  particulière netteté »28.

La révolte de 1912 a eu lieu dans « la région que l'on peut désigner globalement sous le terme de Rukiga (…), le pays des montagnards Bakiga, à cheval sur le Rwanda et le Kigezi ougandais. (…) Il s'agit donc d'une région d'accès très difficile, très peuplée, disposant à la fois de terres riches, d'eau en abondance et de multiples lieux de refuge. Les premiers explorateurs à en approcher furent, vers le nord, Emin Pacha en 1891 et, vers le sud, Von Götzen en 1894. L'ignorance n'empêcha pas les diplomates européens de tracer des frontières  à travers cette région  en 1885 et en  1890 ! En fait les conflits qui éclatèrent entre Allemands, Anglais et Belges, dès qu'ils entreprirent de contrôler effectivement leurs « possessions », occupèrent les dix premières années du XXe siècle. Les frontières ne furent définitivement marquées sur le terrain qu'en 1911 »29.

Après cette présentation historique très précieuse, l’auteur nous présente le personnage à l’origine de la révolte de 1912 au Rwanda.

1. Qui est Ndungutse ?

Selon J.-P. Chrétien, Ndungutse est le fils de « Muhumuza ou Nyiragahumuza ». D'après le même auteur, « les deux sont connus aussi bien en Ouganda qu'au Rwanda ». Dès 1898, la mère de Ndungutse aurait été « signalée (…) par des officiers allemands Bethe et von Grawert. En 1903, la caravane des missionnaires venue de Bukoba qui allait fonder le poste de Rwaza, rendit visite (…) à la « cheffesse Muhumuza » : cette femme (…) se présentait comme une veuve du mwami du Rwanda Kigeri Rwabugiri, le grand roi mort en 1895. Elle se serait appelée Muserekande et c'est son fils Biregeya qui aurait dû régner sur le Rwanda : Mibambwe Rutarindwa (1895-96) est présenté dans ce récit comme un régent chargé de la transition et Yuhi Musinga (1896-1931) comme un usurpateur. Elle se serait enfuie au nord vers 1897 (…) pour y organiser une résistance. (…) Pour les autorités il s'agissait seulement d'une agitatrice qui troublait les régions de Mpororo et du Ndorwa. (…) En octobre 1909, devant l'inquiétude de la cour de Musinga et avec l'aide de grands chefs (…), les Allemands l'arrêtèrent à Nyakitabire (près de Rutobo, au Mpororo allemand) et l'emmenèrent à Kigali, où son arrivée créa une certaine émotion. De là elle fut donc déportée (…) chez le roi Kahigi, au Kianja, c'est-à- dire dans la région de Bukoba (…) »30.

J.-P. Chrétien décrit alors la mère de Ndungutse à travers ses différentes zones d’influence :

« En juillet 1911 on reparle d'elle. Elle s'enfuit au nord de la Kagera (…) pour revenir dans sa région de Rutobo, qui est alors intégrée à l'Ouganda britannique, ce qui empêche la poursuite. Elle circule à travers le Ndorwa en direction du lac Bunyoni, prophétisant le retour d'un roi, annonçant qu'elle va retrouver un tambour royal (Mahinda ou Karinga) dans la grotte d'Ihanga, promettant des vaches à satiété. Elle est alors accompagnée de Ndungutse, un Mututsi présenté comme son fils mais né, celui-ci, d'une union avec le mwami Rutarindwa. Muhumuza serait donc la veuve de deux rois  et la mère de deux prétendants au pouvoir. Elle est suivie d'une foule croissante, mais deux chefs récalcitrants font appel à l'aide des Anglais (…). Le capitaine Reid et ses auxiliaires baganda l'attaquent en septembre 1911 (…) : 50 de ses fidèles périssent, elle-même capturée et envoyée à Kampala où elle ne mourut qu'en 1945. (…) Son fils Ndungutse hérite de ce courant : il réussit quant à lui à se réfugier à l'ouest du lac Bunyoni, puis, avec l'aide d'un chef allié à Muhumuza, le Mutwa Basebya, il s'installe à l'est du lac Bulera, dans les grands marais de la Rugezi, à un lieu dit Ngoma. Il est dès lors à la fois le successeur de sa « mère » Nyiramuhumuza et le précurseur de son « demi-frère » Biregeya »31.

Au début de l'année 1912, « Ndungutse, bénéficiant au Rwanda de sa double qualité de « fils » du roi Mibambwe et de « petit-fils » du roi Kigeli, se taille rapidement une grande popularité. Il gagne à lui toute la région située entre les volcans du Mulera et les grands « marais des Batwa », entre les lacs et les vallées de la Base et de la Cohoha (…). Il se fait construire un deuxième enclos à Ruserabwe, au sud-est du lac Luhondo. Ses bandes, composées initialement des Batwa de Basebya, des chasseurs et guerriers pygmoïdes qui terrorisaient leurs voisins de longue date, et grossies ensuite de rebelles bakiga, attaquèrent les enclos des opposants, y pillant le bétail et faisant fuir les grands chefs batutsi de la région. Il se mit à promettre à la population l'abolition des corvées agricoles (ubuhake) et rallia ainsi la masse des paysans bahutu. En fait il semble avoir rallié presque tous les notables autochtones, qu'ils fussent batwa, bahutu ou batutsi. Son pouvoir passait pour magique : on allait répétant que les balles des fusils se transformaient en eau devant ses guerriers. En janvier-février la région des lacs est donc en effervescence. En mars on voit le mouvement gagner en direction du lac Kivu à l'ouest et de la Nyabarongo au sud : le Nduga, cœur du royaume rwandais semble menacé. Les populations du Bushiru s'échauffent, le Bumbogo et le Buriza, à cinq heures de marche de Kigali, sont touchés. Le pouvoir de Musinga semble sérieusement compromis aux yeux des observateurs attentifs que sont les missionnaires de Rwaza. Musinga lui-même est très inquiet. C'est un véritable antiroi qui se dresse contre lui et dont le succès a gagné tout le Nord du pays comme un feu de brousse »32.

2.  L’intervention militaire allemande

Selon J.-P. Chrétien, « l'attitude des Allemands » aurait été décisive, « mais elle resta un moment hésitante, au moins en apparence. L'Oberleutnant Gudowius qui assurait l'intérim de la Résidence en l'absence de Richard Kandt alors en congé, s'efforça d'abord de circonscrire l'agitation en défendant l'axe de circulation Kigali - Ruhengeri. Il envoya dès le 5 février une section de police créer trois postes complémentaires le long de cet axe, à Mugenda, Kibare (au sud de Ruserabwe) et Kiburuga, espérant freiner ainsi l'extension du mouvement vers le sud. Mais Ndungutse était habile : il ne manifesta aucune agressivité à l'égard des Européens, il établit des contacts avec la mission catholique de Rwaza et avec le poste de police de Kiburuga. Au début d'avril il livra même Lukara, un chef muhutu qui avait tué deux ans auparavant le père Loupias, un missionnaire français de Rwaza. Ses efforts étaient en fait condamnés : dès ce moment en effet l'expédition prévue contre lui depuis février était prête. Gudowius avait obtenu l'accord de Dar-es-Salaam, c'est-à-dire du gouverneur et du commandement suprême de la Schutztruppe pour l'Afrique orientale. Les forces de police de Kigali pouvaient donc compter sur l'appui de la 11e compagnie coloniale stationnée alors à Kisenyi. En outre Musinga avait accepté avec joie de fournir des troupes auxiliaires et les Ingabo (guerriers) de ses grands chefs Biganda, Sendashonga, Nshozamihigo, Rwidegembya, etc., étaient sur le pied de guerre »33.

Finalement, « une attaque-surprise des résidences de Ndungutse fut préparée. La région des lacs et de la Rugezi fut encerclée, une section de la 11e compagnie arrivant de l'ouest par Ruhengeri et les forces de police arrivant de Kigali en marches de nuit par Remera et Mugenda. Le kraal de Ngoma fut assailli le 11 avril et occupé après un bref mais  sanglant assaut (…). On crut du côté allemand que Ndungutse y avait péri, alors qu'il avait réussi à s'enfuir. Les soldats de la 11e compagnie détruisirent de leur côté l'enclos de Ruserabwe. Les semaines qui suivirent furent employées à la pacification de toute la région du Nord : il y eut des combats près des lacs jusqu'au 16 avril et encore quelques accrochages au Bugarura en mai. Des réunions de chefs et de notables locaux furent organisées systématiquement,  afin de les rappeler à l'obéissance à l'égard des chefs de Musinga. Une petite campagne se déroula au Bushiru du 23 au 19 avril. Entre temps, le 18 avril, le chef Lukara avait été solennellement pendu à Ruhengeri »34. Le dernier chef de guerre Basebya, « qui avait réussi à échapper jusque là à la répression, fut capturé grâce à un piège tendu par le grand chef Rwubusisi en accord avec Gudowius. Le kraal de Ngoma fut évacué afin d'y permettre une négociation entre ce chef et Basebya. Celui-ci y vint avec 100 hommes, mais Rwubusisi avait dissimulé parmi les cinq guerriers qui l'accompagnaient deux askaris armés de fusils. Basebya fut exécuté le 15 mai. Le 20 mai l'état de guerre pouvait officiellement cesser. Quant à Ndungutse, il fut arrêté par les Anglais en 1913 et envoyé à Jinja où il mourut de la variole en 1918. Mais les Bakiga restèrent agités des deux côtés de la frontière jusqu'aux années 1920 au moins35. Ce mouvement de rébellion a donc connu deux phases : une longue période de prophéties annonçant un nouveau règne pour le Rwanda et marquée par l'agitation entretenue à partir du Ndorwa par une « reine » en exil dont le fils reste invisible (Biregeya) ; puis une explosion brutale menée d'abord du côté ougandais puis du côté rwandais (…) par un héritier bien visible de cette « reine », Ndungutse, le précurseur. La répression alternée des Anglais et des Allemands vint à bout du mouvement sans bien le comprendre »36.

Dans la suite de sa réflexion, J.-P. Chrétien propose de « s'interroger » sur la « nature » de ce mouvement insurrectionnel des Bakiga au nord du Rwanda : « Pourquoi cette région-frontière est-elle la plus concernée ? Pourquoi Ndungutse rencontre-il un tel succès au Rwanda ? Pourquoi les Allemands ont-ils choisi le parti de Musinga ? Quelle est la part relative des traditions historiques précoloniales et de la  réaction  au  colonialisme  envahissant  dans  cette affaire ? »37

Toutes ces questions sont toujours d’actualité. Au-delà de la guerre civile de 1912, nous pourrions formuler les mêmes questions aujourd’hui au sujet du génocide de 1994 au Rwanda qui a concerné tout le pays.

Chapitre V. L’INDEPENDANCE : DU RADICALISME AU COMPROMIS

Les années 50 auront été marquées par des changements socioculturels profonds. Ainsi, les premiers signes d’une crise identitaire collective furent observés chez certains individus d’une part, puis en 1959, les mêmes changements socioculturels seront à l’origine d’une violente mutation politique : « la révolution de la majorité » des Bahutu qui a renversé la monarchie pour établir un régime républicain dès 1961.

1.  Crise identitaire individuelle et collective

Certaines observations cliniques qui ont eu lieu dans les années 50 démontrent que, profitant de l’ouverture du roi Rudahigwa à la culture européenne et sa conversion au christianisme, les missionnaires et l’administration coloniale belge ont aboli certaines traditions tout en introduisant de nouvelles pratiques culturelles qui ont transformé la société rwandaise. Certes, c’était la modernité ! Cependant, tous ces brusques changements ont eu un effet négatif sur la vie psychique de certains individus et ont exercé une certaine influence sur la société toute entière. Voici le cas de Mubiligi :

« Homme de 30 ans (…) », il « a blessé deux femmes indigènes à coup de serpette, sans motif plausible. Il est de la race des « Munyiginya », la race des « Bami » (des rois) du Rwanda. Il est en prison parce qu’il a réclamé le « tambour royal ». Un jour, en sortant de la prison, il alluma sa pipe. Il vit des étincelles et beaucoup d’autres choses qu’il n’a pas reconnu. Il voulait s’acheter une culotte et un singlet, mais après avoir payé, une histoire étrange se passa : une pièce d’un franc « revenait », comme mue par une force étrange, dans sa main. Il a été amené à l’hôpital en camion et se demande si ce transport en camion lui convenait bien, à lui, détenteur du « tambour royal ». Après avoir passé quelques jours à l’hôpital, il dit qu’il veut retourner chez lui, qu’il devienne « Mwami » (roi) ou non, il désire retourner chez lui. Il accepte même d’être simplement « oncle du Roi » (…). La plupart du temps, on le trouve debout, les mains dans les poches, le dos légèrement incliné et se balançant ostensiblement. Il fait le grand. Il parle lentement, comme le font les grands chefs. Tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait, dénote qu’il veut être un grand personnage. A d’autres moments, il dit que Dieu l’a envoyé, qu’il a eu des révélations (il considère l’affaire du franc comme un signe certain de l’intervention divine) »38.

Le commentaire de l’auteur sur le cas clinique décrit ci-dessus est très éclairant : « cette idée d’une mission de Dieu est assez fréquente parmi nos paranoïaques noirs. Le nommé Ruhiwa (…) prétend qu’il est envoyé de Dieu. Il est détenteur de forces spéciales (…). Il guérira tous les malheurs. Il est envoyé par le grand-père de tous les hommes (…). Il a été emprisonné à cause de sa mission. On le persécute. On voit très bien dans ce cas l’origine du délire de la persécution qui commence à se greffer sur le délire mystique mégalomaniaque »39.

Conformément à notre réflexion et aux éléments jusqu’ici exposés, il n’est pas étonnant que la maladie mentale chez certains individus se greffe sur des représentations socioculturelles : du moment où le monarque rwandais n’est plus le « père » qui protège son peuple comme jadis avant l’époque coloniale, du moment où Dieu du christianisme a remplacé le culte des ancêtres protecteurs, tous ces brusques changements ont eu une influence considérable sur la vie psychique des rwandais.

Ainsi, à travers les « délires » décrits ci-dessus, les patients nous informent qu’ils ne comptent plus sur la protection des institutions socioculturelles du moment : ils ne comptent que sur la providence divine, ou encore sur leur propre force !

D’autres cas cliniques des années 50 nous renseignent sur les conséquences du syncrétisme religieux tant redouté par Musinga avant sa destitution. C’est le cas d’un homme de 30 ans : « on le traite de fou, (…) parce qu’il chante souvent des cantiques en l’honneur de la Sainte Vierge. Les prisonniers l’ont frappé pour cela, et sans l’intervention de Dieu il serait mort. Il porte un chapelet autour du cou. Il ne l’enlève jamais. Il dort mal la nuit parce que Dieu le réveille souvent et le remet à la prière. Un certain jour, il sentit brusquement des douleurs dans la hanche droite et au cou. Il se mit au lit, transpira beaucoup et fut pris d’un sommeil profond. Lorsqu’il se réveilla, il révéla à tout le village, venu le voir, que Dieu le Père permettait dorénavant d’adorer les mânes des esprits dans le Crucifix. La femme de son père ne crut pas à sa révélation. Il l’arrosa de médicaments indigènes, c’est alors qu’il prit un gros bâton et la tua (…) »40.

Un autre cas présente un homme âgé de 38 ans qui « a fondé une nouvelle secte, qui est un curieux mélange d’adoration du Dieu chrétien et de Ryangombe [héros mythique devenu esprit, vénéré et célébré par un culte chez certains Rwandais], qui rétrécit les seins des jeunes filles nubiles et atrophie les testicules des jeunes gens hostiles à son culte. C’est Dieu qui l’a désigné pour être guérisseur des enfants. Dieu l’a nommé Joseph et ce nom est sacré. C’est pendant une crise qui le faisait courir qu’il a fondé sa secte »41.

Dans ce dernier cas comme dans celui qui suit, J. Vyncke souligne le fait que « les éléments de la religion chrétienne s’entremêlent avec le culte des ancêtres » :

« Le nommé Sikubwabo (…) se croit envoûté par une femme indigène. Il est convaincu qu’elle a mis un démon malfaiteur « Satan » sur son chemin. Le patient affirme qu’il a déjà rencontré trois fois Satan. C’est un être dont on sent la présence. Il a une force formidable. Il vous terrorise, il vous tente, il vous menace, et sans l’aide de la Sainte Vierge, il est invincible »42.

2. Inégalités politiques et sociales

Malgré les transformations socioculturelles de la société rwandaise dans les années 50, les inégalités politiques et sociales subsistaient à la veille de la « révolution » de 1959 comme nous le démontre L. Bragard43 :

Les réformes belges

« La domination Tutsi, liée à la structure politique et féodale, a pu se maintenir fort longtemps intacte.

Pressée de travailler au développement agricole, urbain, industriel, sanitaire et culturel du pays, les Gouvernements allemand et belge se sont gardés de détruire cette organisation si solide qui leur a permis de maintenir l’ordre et de toucher jusqu’au dernier individu pour en obtenir soit du travail, soit des impôts, soit encore pour faire collaborer à l’élévation de son niveau humain (…).

En vue de la démocratiser [la domination Tutsi], elle a d’abord supprimé certains droits inhumains et prévu la suppression de certains abus.

Le droit de vie ou de mort a été supprimé et celui des châtiments corporels réduit. L’indigène a, en principe, le droit de recourir aux tribunaux européens contre les injustices commises par les tribunaux indigènes.

L’Ubuhake (contrat de servage pastoral) a été aboli en certaines régions. Les corvées ont été supprimées, l’introduction de la monnaie a remplacé les paiements en nature.

Les conseils politiques ont été créés pour réduire l’autorité des chefs. Enfin, à l’échelon des conseils de sous-chefferies, des élections ont été organisées en 1956.

Tant dans un but économique que pour tenter de démocratiser un peu le système et d’aider le serf, l’administration belge a organisé - à titre expérimentale - des coopératives. En principe aussi, l’enseignement est accessible à tous.

Cependant, les droits acquis, les traditions et l’astuce des Batutsi ont réduit beaucoup l’effet de ces mesures et parfois détourné celles-ci au profit des seigneurs.

Les élections aux conseils des sous-chefferies, notamment, n’ont rien changé à ceux-ci, les sous-chefs ayant exercé des pressions sur leurs serfs pour qu’ils élisent leurs créatures »44.

Abus et déviations

L’auteur continue son article en nous présentant des « exemples » qui « prouvent que la féodalité », en 1959, était « toujours effective et la situation du peuple toujours aussi intenable, malgré les améliorations apportées au régime par l’autorité tutélaire »45. Pour étudier le « problème des Bahutus », la « Commission privée du Conseil général du Ruanda- Urundi » établit un rapport dont les exemples qui suivent « sont empruntés » selon L. Bragard :

« Jadis, le serf était taillable et corvéable à merci, mais ses prestations étant en nature, étaient nécessairement limitées. (…) Aujourd’hui, l’utilisation de l’argent (introduit par l’autorité tutélaire) est sans limites. On peut l’enlever entièrement (par des impôts, des amendes, des pressions) au Hutu qui, devant acheter, lui aussi, son nécessaire, peut être réduit à mourir de faim, tandis que son seigneur peut avoir des ambitions sans limites.

="justify" style="margin-left: 0.5cm; margin-right: 0.5cm; margin-bottom: 0cm; font-weight: normal">Le soutien moral accordé par l’administration à l’autorité coutumière par opportunité politique, a facilité et favorisé parfois les injustices, car les chefs et les maîtres fonciers s’appuient sur certaines prescriptions de l’administration ou le prestige du contact avec celle-ci pour pressurer davantage les faibles, incapables de contrôler leurs dires (…).

Le maintien et l’augmentation même du pouvoir accordé entre autre par le décret de 1952, qui, par ailleurs, établissait les conseils et les élections à l’échelon des conseils de sous-chefferies, a augmenté, d’autre part, certains pouvoir de l’autorité coutumière, notamment en matière économique »46.

Ubuhake (contrat de servage pastoral)

Selon L. Bragard, « sa suppression a été une œuvre de libération de grande ampleur et de profonde répercussion sociale, mais surtout au plan psychologique, car, en pratique, elle a été fort contrecarrée ». Le constat est celui-ci en 1959 :

« Il reste de nombreuses régions, principalement en Urundi, où il subsiste toujours. Mais, même au Rwanda, le servage pastoral n’as pas encore tout à fait disparu. Notons que le Mwami Mutara n’avait pas encore procédé au partage prévu avec ses clients. De plus, la suppression d’Ubuhake ne peut avoir plein effet que si on procède préalablement à une réforme du régime foncier sous son double aspect agricole et pastoral, car le client d’hier qui dispose aujourd’hui de bétail en propriété, ne sait où le faire paître, les pâturages restant la propriété exclusive du suzerain. C’est dire que, pour faire paître ses vaches, il doit nécessairement rester sous les liens de l’Ubuhake. Il en va de même en matière agricole : 80 à 90 % des terres sont toujours aujourd’hui propriété des seigneurs »47.

Monopole politique

Comme le souligne L. Bragard, « les chiffres ci-dessous démontrent bien le monopole politique Tutsi » en 1959.

« L’administration coutumière compte :
- 81 chefs Tutsi, un chef Hutu nommé récemment.
- 1.050 sous-chefs Tutsi et 50 sous-chefs Hutu.
- Conseil général du Ruanda-Urundi : 12 Tutsis, 2 Hutus.
- Conseil supérieur du Ruanda : 31 Tutsis, 2 Hutu nommés récemment.
- Conseil supérieur du Burundi : 28 Tutsis, 3 Hutu.
- Conseils des territoires :
- Rwanda : 9 territoires : 125 Tutsis, 30 Hutus.
- Burundi : 8 territoires : 112 Tutsis, 26 Hutus.

Ce monopole se traduit aussi dans l’administration européenne : commis, infirmiers, moniteurs agricoles et autres auxiliaires indigènes. Les chiffres pour 1956 étaient de 284 Tutsis pour 122 Hutus »48.

Monopole dans l’enseignement

L’auteur résume ainsi la situation des inégalités en matière d’enseignement :

« Si les écoles primaires sont accessibles à tous les enfants, sans distinction, une discrimination s’établit dans les années supérieures de l’école primaire, où l’enfant hutu est adroitement écarté sous les prétextes les plus divers.

Ceci (…) explique le nombre de plus en plus décroissant des enfants hutu depuis déjà la cinquième (ou même, dans certaines régions, la quatrième) primaire et tout au long de l’école secondaire. Et parler de l’incapacité en ce domaine, ne tiendrait pas du tout debout, car les cas abondent où des enfants tutsi, généralement reconnus incapables, poursuivent cependant leurs études sans être nullement inquiétés. Le critère suivi souvent en ce domaine reste mystérieux »49. Sur ce point, il semble que L. Bragard n’avait pas été au courant de la politique de la Belgique au Rwanda depuis les années 1930 ! Laissons la parole à P. Dresse : « Le Gouvernement belge, acquis désormais au principe de l’administration indirecte, ne demande qu’à maintenir l’hégémonie de l’aristocratie hamite, dans toute la mesure où cette situation sera compatible avec le bien public. C’est le Ministre lui-même, qui, dans son dernier rapport à la Société des Nations (1938), a exprimé son désir de « maintenir et de consolider le cadre traditionnel de la classe dirigeante des Batutsi, à cause des grandes qualités de celle-ci, son indéniable supériorité intellectuelle et son potentiel de commandement »50.

C’est dans ce contexte d’inégalités économiques, politiques et sociales qu’interviendra la célèbre « révolution de la majorité » des Bahutu en 1959. Ainsi, nous comprenons mieux, du moins en partie, les raisons qui ont poussé la masse populaire à adhérer aux idéaux des leaders « révolutionnaires » Hutu de l’époque. Et c’est cette même « adhésion » massive aux idées « révolutionnaires » qui a facilité le passage à l’acte dans les violences collectives qui ont entraîné la chute de la monarchie.

3. La « révolution de la majorité » des Hutu en 1959
Et la Belgique changea le fusil d’épaule !

Dans son ouvrage « Rwanda De la féodalité à la démocratie 1955 - 1962 », J.-P. Harroy, Vice-Gouverneur Général du Ruanda-Urundi dès 1955 puis Résident en 1962, nous fait une présentation générale des événements qui ont entraîné  le changement politique dans les deux pays à la veille des Indépendances. Plus particulièrement, l’auteur s’intéresse au Rwanda et présente les détails concernant les rivalités politiques au sommet de la monarchie : d’après le présent témoignage de J.-P. Harroy, la mort du monarque rwandais Mutara Rudahigwa, en juillet 1959, fut le début d’une crise politique qui se terminera par la fameuse « révolution » des Hutu à la fin de la même année.

Intéressons-nous en particulier à l’entourage du roi Rudahigwa : à la mort de ce dernier, la Cour Royale se déchira entre « traditionalistes » et « progressistes » au sujet de la succession au trône. Ces dissensions constituent une source historique importante pour comprendre les racines du conflit rwandais actuel car, malgré l’émergence d’une élite des Hutu au pouvoir à partir des années 60, les différentes idéologies politiques de la monarchie déchue n’ont pas disparu.

En effet, lors de l’enterrement du roi Mutara Rudahigwa en juillet 1959, un personnage a retenu l’attention de J.-P. Harroy et celui-ci nous présente les détails de l’événement :

« Ceux qui ont assisté à cet enterrement mouvementé ou en ont lu une relation, se souviennent de ce qu’à côté de ceux qui avaient officiellement à être avec moi près de la fosse : Kayihura, le résident, et, plus tard, Kayumba, puis Ndahindurwa, s’agitait un homme au visage dur, vêtu de sombre, et brandissant une sacoche bourré de papier. C’était François Rukeba, un ancien favori - tueur- de Musinga, célèbre, notamment, pour avoir parcouru à pied des centaines de kilomètres pour aller revoir son idole51 en exil près d’Albertville. Il prétendait détenir dans sa serviette un testament de Musinga désignant comme « son » successeur (Mutara n’ayant jamais été un vrai Mwami traditionnel) son fis Surubika. Rukeba gênait tout le monde. Il me gênait car, le connaissant, je le savais capable de tous les tours pendables et le voyais provoquant un incident au nom des traditionalistes. Ces derniers, au contraire, - je l’ignorais-, n’étaient pas moins mécontents et même inquiets de la présence bien en vue de cet intrus qui pouvait, avec son Surubika, faire rater leur coup « Ndahindurwa ».

Toujours est-il que Rukeba sautillait et s’agitait autour de la tombe, provoquant par des interjections des remous de foule dont nous nous serions bien passés. C’est lui qui força finalement Kayihura puis Kayumba, à se rallier à la désignation immédiate du nouveau Mwami. Et comme il espérait faire sortir le nom de son poulain de cette désignation et que c’est un autre nom qui fut révélé, on peut le ranger parmi ceux, d’aucuns disent « dont moi. », qui firent appeler ce 28 juillet 1959 une « journée des dupes ». Détail intéressant, un très important chef tutsi du Burundi était présent à la cérémonie et à l’issue de celle-ci il m’affirma que Rukeba avait reçu beaucoup d’encouragements (il n’avait pas besoin d’incitations) et surtout de moyens d’action (le nerf de la guerre…) de Louis Rwagasore » [Monarque du Burundi à l’époque]52.

Notons que l’influence politique de F. Rukeba, en tant que dépositaire de l’autorité « légitime » de Musinga [celui-ci était mort en exil après avoir été déchu par l’administration coloniale belge], dépassait le cercle politique au Rwanda et au Burundi : F. Rukeba représentait aussi la « monarchie légale » rwandaise dans toute la sous-région, en particulier  auprès des mouvements indépendantistes à Kinshasa. Ceci aura des conséquences dans la lutte armée des exilés « monarchistes » après l’indépendance du Rwanda.

Après le décès du roi Rudahigwa en 1959 et l’intronisation de son demi-frère Kigeli Ndahindurwa comme nouveau monarque du Rwanda, la situation politique du pays est devenue explosive. Deux principaux partis politiques représentaient les deux courants idéologiques du moment : L’Union Nationale Rwandaise (UNAR) regroupait tous les « royalistes » conservateurs, tandis que le Parti du Mouvement de l’Emancipation des Bahutu (PARMEHUTU) réunissait tous ceux qui revendiquaient le changement politique. Suite à une agression de la part des « royalistes » contre un sous- chef  Hutu,  « les groupes  de  Hutu  attaquèrent  des notables Tutsi  et ceux-ci répliquèrent  par  de nouvelles violences.

Plusieurs centaines de personnes furent tuées avant que l’administration belge ne parvienne à rétablir l’ordre (…) »53.

Très vite, la Belgique changea le fusil d’épaule : avant elle avait soutenu l’élite de la monarchie des Tutsi, désormais, elle sera l’alliée des Hutu !

Pour mieux comprendre le contexte dans lequel se sont déroulés les événements, voici la présentation de la situation au Rwanda, en date du 20 novembre 1959, de la part du Colonel G. Logiest, futur Résident Spécial puis Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la Belgique à Kigali :

« 1. Situation générale

Un calme apparent règne actuellement au Rwanda, grâce à l'intervention de la Force Publique sur le plan opérationnel et à l'occupation militaire.

Il n'y a pratiquement plus d'incendies de huttes. Les groupes armés quelles que soient leurs motivations, ont été dispersés. Les assassinats politiques ont, pour le moment, pris fin. L'œuvre de pacification du pays se poursuit dans des conditions difficiles. En réalité, les populations restent profondément inquiètes.

Les Leaders politiques démocrates se sentent menacés. Ils n'osent pas circuler librement dans le pays. Certains d'entre eux ont quitté leur résidence pour se mettre à l'abri, sous la protection des autorités de la Tutelle.

De nombreux chefs et sous-chefs ont abandonné leur commandement sous la pression ou l'action menaçante de leurs administrés. Le cadre politique est affaibli. Des rancunes et des haines animent les chefs et les sous-chefs qui ont perdu leurs biens. C'est également le cas de sept mille réfugiés réunis à Nyamata dans le Bugesera.

L'entourage du Mwami est en grande partie dispersé. Certains ont pris la fuite. D'autres sont partis à l'étranger. D'autres encore sont arrêtés pour faits infractionnels ou mis en résidence surveillée.

Le Mwami, lui-même, se refuse jusqu'à présent à toute collaboration. Il ne veut pas venir s'installer à Kigali, alors qu'il avait marqué son accord à cette formule, la seule pratique. Il a refusé également de se constituer un entourage réellement représentatif des mouvements et tendances d'opinion prévalant actuellement dans le pays. Il veut circuler au Rwanda, sous prétexte de s'informer mais probablement afin de rétablir l'ordre ancien en exploitant la mystique dont sa personne est entourée.

Il a voulu se constituer une armée privée au début des troubles, afin de rétablir l'ordre ancien, lui-même, en quarante- huit heures, comme il s'en était porté garant. Ce prétendu rétablissement de l'ordre avait, sans l'accord des autorités, reçu un commencement d'exécution. Il consistait en fait dans la liquidation des leaders et des populations hutu.

Sans préjuger de l'attitude du Mwami, il semble que les ordres de liquidation des leaders démocrates ont été donnés à l'ibwami (résidence du Mwami), par les principaux membres de son entourage.

Certains membres bahutu ont été conduits à l'ibwami. Ils y ont été détenus, frappés, interrogés. Ils ont signé des aveux qui leur ont été arrachés, sans que lecture de leurs déclarations leur soit donnée. Il est manifeste que le Mwami et les chefs de l'UNAR n'ont rien appris après les flambées de colère populaire qui ont parcouru le pays. Ils veulent le rétablissement pur et simple de l'ordre ancien, le retour au statu quo ante. Pour eux, les mouvements populaires doivent être écrasés, leurs leaders arrêtés et condamnés, les chefs et sous-chefs, chassés de leur commandement, rétablis dans ceux-ci par l'intervention de la Force Publique.

L'UNAR est le seul parti politique valable. Ceux qui n'en font pas partie sont des « Aprosoma », des ennemis du Mwami et du Ruanda.

La prise de conscience des masses Hutu est par contre en plein développement. Celles-ci ne veulent plus des séquelles du régime féodal qu'elles abhorrent. Ce phénomène est perceptible surtout dans les régions où les Bahutu sont organisés (…).

Le parti UNAR et ses membres activistes sont contre toute collaboration. Ils sont contre l'émancipation des masses, contre la coexistence de plusieurs partis, contre la réforme politique, contre les missions et l'action de celles-ci en faveur des masses, contre l'administration belge. Toutes les tentatives de négociation avec le Mwami et son entourage, qui est l'UNAR elle-même, ont échoué.

2. But à atteindre

Notre but final doit être l'application loyale de la politique définie dans la Déclaration Gouvernementale du 10 novembre, c'est-à-dire la mise en place d'institutions réellement démocratiques. Pour y arriver, il faut permettre au peuple d'exprimer librement ses aspirations. Le but immédiat doit donc être de créer dans les mois à venir un climat politique sain permettant le déroulement normal :
a) de la période préélectorale ;
b) des élections ;
c) de la mise en place des nouvelles institutions »54.

Finalement, le courant de l’idéologie populaire des Hutu renversa la monarchie :

« Le Parmehutu remporta facilement les premières élections qui se déroulèrent en 1960 et en 1961. (…) Ces événements constituaient « la révolution hutu »55.

1 DEVEREUX G., article « La renonciation à l’identité », in Revue française de psychanalyse, tome XXXI, n°1, janvier-février 1967, p. 115.

2 SEBUNUMA D., thèse « La compulsion de répétition dans les violences collectives », Université Paris Diderot-Paris7, 2011, publiée à Lille par ANRT (Atelier National de Reproduction des Thèses), 2012. Voir aussi « Rwanda : crise identitaire et violence collective », Paris, L’Harmattan, 2011.

3 VANSINA J., Le Rwanda ancien, Paris, Karthala, 2001, p. 226.

4 SPEKE, Die Entdeckung der Nilquellen, Reisetagbuch, Leipzig, 1864, pp. 255 et 264, cité in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 14.

5 Ibid.

6 BELIN-DE-LAUNAY J., Les sources du Nil, voyage des capitaines Speke et Grant, abrégé d'après la traduction de E. D. Forgues, sixième édition, Paris, librairie Hachette et Cie, 1887, pp. 305 - 308, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, op. cit., pp. 15 – 16.

7 GRANT, A travers l'Afrique, traduit de l'anglais par Mme Léontine Rousseau, 2°édition, Paris, C. Dillet, libraire-éditeur, 1882, pp.52 - 53 et pp. 106 - 107, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, op. cit., pp. 16 – 19.

8 Ibid.

9 Ibid.

10 STANLEY H. M., A travers le continent mystérieux : l'Afrique, Grands voyageurs Stock +, 1980, pp. 117 - 118, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, op. cit., pp. 20 – 21.

11 Ibid.

12 BAUMANN O., Durch Massaïland zur Nilquelle, 1894, pp. 83 - 86, traduction faite par M. l'Abbé Alexis Kagame, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, op. cit., pp. 26 – 27.

13 Ibid.

14 Von GÖTZEN, A travers l'Afrique, de l'est à l'ouest (1893 - 1894), extrait du livre Le tour du Monde, tome III, nouvelle série, 1° liv.  N°1, 1897, pp. 15 - 20, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, op. cit., pp. 28 – 31.

15 Ibid.

16 Ibid.

17 CZEKANOWSKI J., Carnets de route au cœur de l'Afrique - Des sources du Nil au Congo, traduit du polonais et annoté par Lidia Meschy, Les Editions Noir sur Blanc, Suisse, 2001, pp. 30 - 40, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, op. cit., pp. 31 – 39.

18 Ibid.

19 Ibid.

20 Mot complet en Kinyarwanda « Akazu » (« maisonnette ») : mot qui, vers la fin du régime de J. Habyarimana, désignait la « Cour » de son entourage qui profitait du pouvoir.

21 DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, op. cit.

22 Ibid.

23 Ibid.

24 Ibid.

25 CHRETIEN J.-P., Article « La révolte de Ndungutse (1912) - Forces traditionnelles et pression coloniale au Rwanda allemand », in Revue française d'histoire d'outre-mer, n° 217 - 4e trimestre 1972, pp. 645 - 679.

26 Ibid., p. 645.

27 Ibid., p. 646.

28 Ibid.

29 Ibid., p. 647.

30 Ibid.

31 Ibid., pp. 648 – 649.

32 Ibid.

33 Ibid.

34 « Cette solennité fut d'ailleurs troublée par Lukara qui, bien qu'étant enchaîné, réussit à poignarder un askari qui le gardait et fut abattu avant d'être pendu ! Cela ne fit que confirmer la renommée de ce héros du Mulera », in op. cit., ibid.

35 Selon J.-P. CHRETIEN : « Ce récit est notamment fondé sur le « Diaire » de Rwaza (année 1912), sur les rapports et la correspondance avec Dar-es-Salaam du Résident ad interim Gudowius (Archives de la Résidence du Ruanda) et sur quelques ouvrages (…) », in op. cit., ibid.

36 Ibid., p. 651.

37 Ibid., pp. 649 – 651.

38 VYNCKE J., Psychoses et névroses en Afrique centrale , Bruxelles, Académie royale des Sciences coloniales - Classe des sciences naturelles et médicales, Mémoire in-8°, tome V, fasc. 5, présenté le 24 novembre 1956, p. 58 (observation clinique du 15 septembre 1953).

39 Ibid., p. 59.

40 Ibid., p. 69.

41 Ibid., pp. 69 – 70.

42 Ibid.

43 BRAGARD L., article « Vers l’indépendance du Ruanda-Urundi, Les problème existentiels », in Dossiers de l’Action Sociale Catholique, N°8 - octobre 1959.

44 Ibid., p. 16.

45 Ibid.

46 Ibid., p. 17.

47 Ibid.

48 Ibid., p. 21.

49 Ibid.

50 DRESSE P., Le Ruanda d’aujourd’hui, op. cit., 1940, p. 38.

51 D’après certaines sources orales, F. Rukeba serait un Hutu dont le père aurait été anobli par le roi Musinga dans les années 20. Ceci expliquerait, du moins en partie, l’origine de son zèle !

52 HARROY J.-P., RWANDA De la féodalité à la démocratie 1955 - 1962, Bruxelles, Hayez, 1984, p. 273.

53 HUMA RIGHTS WATCH (sous la direction de A. Des Forges), Aucun témoin ne doit survivre - Le génocide au Rwanda, Paris, Karthala, 1999, pp. 51 – 52.

54 LOGIEST G., Mission au Rwanda Un Blanc dans la bagarre Tutsi-Hutu, Bruxelles, Didier Hatier, 1988, pp. 62 - 65, In DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, op. cit., pp. 276 - 279.

55 HUMAN RIGHTS WATCH (sous la direction de A. Des Forges), Aucun témoin ne doit survivre - Le génocide au Rwanda, op. cit., ibid.

1234

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective
Cet ouvrage est désormais édité par
les EDITIONS UMUSOZO