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Manifestations affectives1


Selon J. Rivière, « les manifestations affectives ont deux sources fondamentales », à savoir « les deux grands instincts primitifs de l'homme : la faim et l'amour. » Pour cela, « notre vie est essentiellement au service d'un objectif double : s'assurer des moyens d'existence et, en même temps, tirer du plaisir de cette existence (...). » Comme le souligne l'auteur dans la suite de sa réflexion, « ces buts engendrent des émotions profondes » et « peuvent être la cause de grands bonheurs ou de grands malheurs. »2

S'agissant de la question de l'agressivité, le point de vue de J. Rivière est encore une fois déterminant pour comprendre la nature des violences collectives : « on reconnaît généralement comme inné, chez l'homme et la plupart des animaux, un instinct d'agression, tout au moins pour se défendre. » Mais, selon l'auteur, il existe un lien étroit entre l'agressivité et le plaisir. Car, « des pulsions agressives, cruelles et égoïstes, sont étroitement associées à des sentiments de plaisir et de satisfaction (...) et une certaine fascination et une excitation peuvent accompagner la gratification de ces pulsions. (...) Ce plaisir, qui peut s'associer étroitement à des émotions agressives, explique dans une certaine mesure pourquoi ces émotions sont si impérieuses et difficiles à contrôler. » De plus, « la haine, l'agressivité, l'envie, la jalousie, le désir de posséder, tous ces sentiments que les adultes ressentent et expriment, sont à la fois des dérivés (...) de l'expérience primitive et de la nécessité de la maîtriser si nous voulons survivre et obtenir quelque plaisir dans la vie. »3

Pulsions agressives de destruction : le viol génocidaire

Le développement théorique ci-dessus permet l'exploration des représentations archaïques dont dépendent les sentiments d'agressivité et de haine – sentiments caractéristiques des violences collectives en général. Plus particulièrement, l'auteur nous éclaire sur le lien étroit entre agressivité et plaisir. Ce qui permet de comprendre, du moins en théorie, la corrélation entre les processus psychiques d'agressivité visant la destruction de l'autre et les pulsions sexuels qui conduisent au viol génocidaire. Dans les deux cas, le but premier de l'agresseur c'est l'atteinte de l'humanité de l'autre. Selon les entretiens cliniques et les témoignages que j'ai pu recueillir, dans la plupart des viols génocidaires, les victimes sont achevées par leurs bourreaux après avoir été abusées sexuellement. De ce point de vue, ce qui est visé avant tout, ce n'est pas la jouissance sexuelle elle-même, mais plutôt la destruction de l'autre, la négation de l'humain.

Il existerait des rituels étonnant concernant les viols visant la destruction de l'autre : dans la plupart des cas qui m'ont été racontés, des agresseurs (en bandes de plusieurs personnes) attaquaient des femmes et essayaient d'agir sous l'anonymat. Ainsi, les bandes d'agresseurs sexuels privilégieraient des villages où ils ne sont pas connus. Où bien, dans certains cas, ils prenaient des précautions pour ne pas être reconnus par leurs victimes. Selon un témoignage précis, « lorsque la victime essaye de se défendre, de regarder droit dans les yeux le violeur au point de pouvoir le reconnaître ultérieurement, ou de prononcer son nom si elle le connaît, c'est à ce moment là qu'elle se fait tuer (...). » Nous serions tentés de croire que ces violeurs sont des pervers ordinaires. Ce serait une erreur : les violeurs génocidaires sont, dans la plupart de cas, des « hommes sans histoire » selon le langage familier ! Même après la période de folie collective, ils redeviennent des « citoyens » lambdas, vaquent normalement à leurs occupations comme « monsieur tout le monde » ! C'est là la différence avec les violeurs pervers qui, eux, s'attachent à l'objet du désir. Ils peuvent changer cet objet, mais ils recherchent presque les mêmes qualités chez toutes les victimes.

Pulsions agressives de possession

Il s'agit ici de la catégorie des violeurs qui prennent des femmes par la force pendant les violences collectives, mais qui les « aiment » en même temps ! Dans cette affaire, il existerait même des histoires d'amour à sens unique : des hommes qui avaient des fantasmes sur telle ou telle femme profitent du désordre social pour s'en approprier contre le gré de la personne concernée ! Dans certains cas, il y aurait même des affaires de rivalité criminelle entre mari d'hier et prétendant d'aujourd'hui : certains époux se retrouveraient ainsi accusés de crimes qu'ils n'ont pas commis, pour les écarter du domicile et récupérer leurs femmes.

Des histoires de viols « à long terme » dans des camps de réfugiés rwandais par exemple, ou bien au Rwanda même après le génocide, appartiendraient à cette catégorie de pulsions criminelles de possession, sans qu'il y ait l'intention de détruire l'objet aimé de force !

La projection selon J. Rivière

En complément aux notions d'identification projective de M. Klein déjà exposées, J. Rivière insiste sur la nécessité de la projection chez l'être humain et en décrit les conséquences en ce qui concerne la relation à autrui : « la projection est notre première mesure de sécurité, notre garantie la plus fondamentale (...) contre la douleur, la peur d'être attaqué ou l'impuissance. Par ce mécanisme, toutes les sensations, tous les sentiments, sont immédiatement relégués à l'extérieur de nous mêmes ; nous supposons qu'ils se trouvent ailleurs, pas en nous (...). Nous nous en déchargeons sur quelqu'un d'autre. »4 Par déduction, le mécanisme de projection aurait avant tout un but de survie psychique pour le sujet et il est universel : « l'homme de la rue (...) voit la méchanceté et l'agressivité des autres pays, mais pas du sien. Il en va de même quant à ses idées sur le parti politique de l'opposition ; ce que celui-ci fait est au plus haut degré dangereux, destructeur et égoïste, alors que les intentions et les mobiles de son parti sont aussi purs et justes qu'on peut l'imaginer. »

Cependant, derrière cette défense projective, il y a plutôt la peur : « ce que nous craignons le plus ce sont les forces destructrices qui opèrent en nous contre nous-mêmes. La mort représente la destruction la plus extrême que nous puissions concevoir (...). Le sauvage primitif croit que la mort lui est envoyée par la volonté d'une puissance maligne, extérieure à lui (démons) ; dans nos cultures plus évoluées, la volonté d'une puissance extérieure bénéfique, Dieu, en a toujours été tenue pour responsable. Même alors, le fait de la mort physique a été nié en le recouvrant (...) d'une croyance à l'immortalité de notre esprit. »5

Une fois le « danger » localisé « à l'extérieur de nous (...), nous procédons alors à une deuxième manœuvre projective, qui consiste à décharger les pulsions agressives en nous sous forme d'une attaque contre ce danger extérieur : l'agressivité première qui constitue un danger est expulsé et localisée ailleurs en tant que chose mauvaise ; ensuite, l'objet investi de danger devient le but vers lequel décharger l'agressivité qui se forme ultérieurement. »6 Tous ces processus se retrouvent dans l'accomplissement d'actes criminels sous le couvert de l'anonymat dans la foule.

« L'histoire du bouc émissaire »

Suite à un malheur, à une contrariété dans la vie, « nous éprouvons (...) le sentiment que tout cela ne doit pas nous arriver et qu'il faut vite décharger ailleurs cette haine et cette rage. Un enfant qui est plein de haine à l'égard d'une personne aimée, frappera un autre enfant ou torturera ses poupées ; un homme en colère contre son employeur maudira sa femme. C'est l'histoire du bouc émissaire. Le sauvage roue de coups son idole lorsque le temps le déçoit. En attribuant le mal à d'autres qui sont loin de nous, (...) nous agissons de même. (...) Ce seront peut-être des étrangers, des capitalistes, des prostituées, ou bien une race particulièrement détestée, ou encore un groupe que nous avons l'impression de pouvoir abominer si nous en avons envie. »7

Malheureusement, comme nous l'avons décrit tout au long de notre recherche, la présente théorie de J. Rivière aura été prémonitoire sur le plan historique : dès les années 40, les crimes du nazisme lui ont donné raison. Et un demi-siècle plus tard, le génocide au Rwanda a confirmé la théorie du bouc émissaire ci-dessus exposé !

1Cf. SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de Doctorat soutenue le 25 février 2011 à l'Université Paris Diderot - Paris7, publiée à l'Université Lille3, Atelier National de Reproduction des Thèses, 2012 ; puis à Issy-les-Moulineaux, Éditions Umusozo, 2013.

2 RIVIERE J., texte « La haine, le désir de possession et l'agressivité », in KLEIN M. et RIVIERE J., (1937), L'amour et la haine, Paris, Payot, 2001, pp. 15 - 30.

3 Ibid., p. 25.

4 Ibid., p. 26.

5 Ibid., p. 28.

6 Ibid.

7 Ibid., pp. 29 - 30.

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

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Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

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Psychopathologie descriptive I
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Communautarisme
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Du cas du Rwanda
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Rwanda :
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Rwanda :
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et violence collective

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La compulsion
de répétition
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La compulsion
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