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Le Jugement de l'Histoire1

Compte tenu des difficultés que nous avons exposées jusqu'ici au sujet de la relation subjectivité-objectivité concernant l'exercice du jugement, le dépassement de cette problématique - qui est à la fois théorique et pratique - ne peut venir que de la faculté du sujet à prendre plus de recul, par rapport à l'objet de son étude, pour formuler le « jugement ». Néanmoins, en s'éloignant de l'objet - par exemple dans le temps et dans l'espace, le « jugement » risquerait à nouveau de ne plus correspondre à la réalité originelle !

Nous découvrons ici le rôle de l'Histoire et de la transmission : il s'agit du compromis entre le face-à-face avec l'objet qui réduit la distance « objective » de jugement d'une part et, l'éloignement spatio-temporel qui réduirait le contact « objectif » avec la réalité originelle d'autre part.

Ainsi, le rôle de l'Histoire ou la « mémoire historique » est en même temps celui de diminuer le risque de collision du sujet avec l'objet, puis celui d'éviter l'hallucination au cas où l'objet serait trop éloigné. Dans cette perspective, Le Jugement de l'Histoire procède du recoupement testimonial des récits, de la comparaison et du rapprochement de plusieurs « vérités » concernant un même objet/événement tel que plusieurs sujets l'ont perçu dans le passé et le perçoivent encore au moment du jugement.

Certes, cette démarche présente elle aussi des imperfections. Car, en procédant par « recoupement » de plusieurs perceptions différentes, elle n'aboutira jamais à la « Vérité absolue ». Et tant mieux pour nous ! Car, ce que nous recherchons, l'objet de notre réflexion, ce n'est pas d'établir la « Vérité absolue », et encore moins « toute la Vérité » !

Notre recherche vise tout simplement à susciter le débat et à permettre à toute personne qui s'intéresse à l'histoire récente du Rwanda de s'exprimer : car, le débat permet de ne plus prendre certaines « thèses officielles » pour de « vérités absolues » mais plutôt comme des « vérités discutables ». A partir de là, l'Histoire commune sera construite au moyen d'un accord, au moyen d'un « contrat » provisoire qui sera en renouvellement perpétuel à chaque génération.

Notre conception de l'Histoire, c'est celle d'une « Histoire » toujours en mouvement, une Histoire en perpétuelle révision et renouvellement. Car une Histoire figée, c'est une Histoire mortifère.

Il en va de même pour le « Jugement ». Surtout, dès que cet exercice de « juger » concerne l'Histoire collective marquée par des violences, des pertes de vies humaines et des blessures. Dans ces circonstances particulières, l'acte de « jugement » doit toujours laisser une « porte ouverte » au débat et au renouvellement des « vérités historiques » : ce travail incombe aux nouvelles générations pour assurer la continuité de ce qui a été commencé et corriger les erreurs de « jugement » de leurs ascendants. C'est cela la transmission, dans notre entendement, qui suppose et repose sur « Le Jugement de l'Histoire ».

Du point de vue dynamique

Le « jugement » concerne toujours un fait du passé : en effet, on ne peut formuler un jugement que si l'on dispose d'un certain recul par rapport à un acte du passé, par rapport à un événement déjà connu, par rapport à une situation vécue, par rapport à un objet déjà créé ou par rapport à un fait déjà accompli. Car, un acte ou un événement en cours, un objet dont la réalisation ou la création n'est pas encore achevée, tous ces éléments ou faits ne peuvent pas faire l'objet d'un « jugement » objectif et définitif.

Par conséquent, le jugement bénéficie toujours de l'historicité des faits, de l'antériorité des situations et/ou des objets soumis à l'examen du « juge » ou de l'observateur. Ainsi, à travers tout acte de « jugement », le sujet s'inscrit inconditionnellement dans l'Histoire : nous parlons ainsi du déterminisme de l'histoire car, notre jugement est nécessairement influencé par l'appréciation des autres, les conséquences du fait ou de l'acte à juger, l'ambiance du moment, l'intérêt et/ou l'indifférence que suscite l'objet à soumettre au jugement.

Du point de vue phénoménologique

Compte tenu de l'antériorité historique de l'objet à soumettre au jugement, le sujet est influencé non seulement par l'avis des autres et l'appréciation positive et/ou négative qui aurait déjà été réservée à l'objet en question, mais aussi, il est influencé par sa propre histoire et sa subjectivité.

Pour toutes ces raisons, la démarche qui est la nôtre, pour garantir un « jugement » juste et équitable, c'est celle qui s'inspire de la méthode descriptive de la phénoménologie : comme nous l'avons déjà vu, chez E. Husserl, la phénoménologie, en tant que « science descriptive des essences »2, est une « méthode philosophique qui cherche à revenir « aux choses mêmes » et à les décrire telles qu'elles apparaissent à la conscience, indépendamment de tout savoir constitué »3.

En faisant abstraction à d'autres « jugements » ou savoirs déjà « constitués », le sujet pourra apprécier, autant que cela est possible, l'objet à soumettre au jugement. Par la suite, il est toujours possible de confronter notre point de vue à celui des autres examinateurs afin d'éviter ou de minimiser d'éventuelles « erreurs de jugement » inhérentes à notre subjectivité.

Ainsi, pour tout acte, pour tout événement, pour toute situation, bref face à n'importe quel objet, il n'existe pas de « jugement » objectivement définitif ou exhaustif. Cela ne veut pas dire que nos jugements seraient des « sujets à caution » ! Au contraire, cela garantit la possibilité de soumettre à nouveau l'objet au jugement, de renouveler l'appréciation qu'on lui confère, de réviser sans cesse les événements du passé afin d'éviter les erreurs ou des « vérités absolues ». Car, l'Histoire est une reconstruction, une œuvre qui se renouvelle à chaque génération.

Du point de vue clinique

Dans la perspective clinique, c'est la relation sujet-objet qui constitue l'étiologie de différentes situations pathogènes. Comme nous venons de l'exposer ci-dessus, tout jugement concerne un fait du passé. Autrement dit, c'est la distance spatio-temporelle qui permet au sujet de ne pas fusionner avec l'objet. Dans la mesure où cette distance spatio-temporelle ne permet plus au sujet de se différencier de l'objet, ou bien, dans le cas où cette distance est devenue trop grande pour éloigner le sujet de l'objet de son observation et dont il dépend, il y a nécessairement un risque :

- soit de réduire l'objet à une partie de soi - régression aux stades archaïques du narcissisme primaire et confusion entre les parties de soi et celles de l'objet ;

- soit de tenir à distance l'objet sans jamais s'en approcher assez : idéalisation, élévation de l'objet au statut d'idole ; ou bien, possibilité de tomber dans le déni de l'objet une fois qu'il est trop éloigné et sans aucun effet sur notre jugement.

Tous ces éléments permettent de comprendre l'étiologie de différents comportements que nous observons lors des violences collectives et dans des situations de l'après-guerre : pour certains sujets, l'objet est idéalisé et idolâtré - le meneur, une idéologie ou une religion ; pour d'autres, le même objet est plutôt haï, détesté, dénié, voire même détruit et banni de la mémoire individuelle et collective.

Bien entendu, dès que nous parlons du comportement des foules, nous parlons aussi et en même temps du comportement individuel de chacun de ses membres4.

Mémoire, histoire et transmission

Rappel : le « jugement » est un acte actuel qui concerne les faits du passé. D'où le recours à une autre fonction mentale, la mémoire : sans la mémoire, il n'y aurait pas la possibilité de formuler un « jugement », il ne serait pas possible de reconstituer l'histoire du passé.

Cependant, la mémoire peut être déformée volontairement ou involontairement par les « témoins » du passé. Ainsi, il peut exister des « hallucinations rétroactives » chez tel ou tel sujet selon le terme de H. Bernheim5, voire même de véritables « maladie historiques » sur le plan collectif selon le terme de P. Ricœur6.

Par ailleurs, sur le plan idéologique, la mémoire du passé peut être manipulée et volontairement déformée pour servir comme argument de propagande : à partir du cas du Rwanda, par exemple, pour se « laver les mains » par rapport aux crimes génocidaires, certains individus et/ou États n'hésitent pas à décréter une prétendue « thèse officielle » sur la survenue du génocide au Rwanda en 1994. Cela pour empêcher les Rwandais eux-mêmes de se reconstruire et de reconstruire l'Histoire de leur pays. Devant notre détermination, notre résistance et notre volonté à mener des recherches sur ce qui s'est véritablement passé au Rwanda depuis le début de la guerre civile en 1990 jusqu'au génocide de 1994, l'expression de « thèse officielle » s'est déjà transformée - dans certains milieux diplomatiques, politiques et médiatiques : le terme utilisé est désormais celui de « mémoire officielle » !

Face à ces différentes formes de « mémoire empêchée » et/ou de mémoire historique « déformée », P. Ricœur propose un antidote clinique à partir de la théorie freudienne : « l'usage critique de la mémoire »7.

Depuis notre recherche doctorale jusqu'à la réflexion actuelle sur l'étiologie, la nature et les conséquences des violences collectives, nous nous efforçons de faire l'« usage critique de la mémoire » à partir du cas du Rwanda. Car, formuler un « jugement » c'est formuler une critique pour ou contre un fait déjà accompli, se prononcer sur un événement du passé, proposer un point de vue engagé ou nuancé par rapport à une situation. En même temps, se souvenir d'un fait et y apporter un « jugement » c'est assurer la transmission : à partir d'un jugement, celui qui se souvient entre en dialogue non seulement avec le passé, mais aussi avec le présent et l'avenir.

En définitive, du point de vue épistémologique, Le Jugement de l'Histoire s'appuie sur deux postulats :

Le premier postulat, c'est celui de la philosophie du droit qui a été formulé par F. Hegel :

« La justice objective n'est pas une éternité immobile, mais une lutte incessante de la raison pour se produire comme œuvre8. Penser le réel, la justice réelle, ne consiste pas à enregistrer ce qui existe et à s'y résigner ; penser le réel, c'est penser le rationnel dans sa vie conflictuelle et historique, dans son devenir, et non dans sa facticité. Ainsi, les lois positives, si elles n'ont de valeur que circonstancielle (si elles ne sont pas justes) méritent de passer, elles n'ont qu'une « existence passagère »9.

Le deuxième postulat, c'est celui de l'anthropologie juridique qui a été formulé par C. Geertz :

« (…) Soucieux de mettre en évidence les constructions culturelles dont sont issues ici ou là, sous des formes idiosyncrasiques, des « sensibilités légales » (1986) et partant des justices », C. Geertz « fait l'hypothèse que le droit est une façon de penser le réel et identifie, contre le point de vue formaliste, droit et savoir local, droit et réel. Enfin, dans le prolongement des travaux de l'école ethnométhodologique, la recherche aux états-Unis s'oriente vers la description méthodique de situations dans lesquelles les conduites individuelles ou collectives se voient légitimées par la référence à des règles (de droit ou non). Le débat oppose ainsi ceux qui définissent la loi en termes de règles et ceux qui l'abordent en tant que processus (…) ».

En définitive, un lecteur attentif pourrait nous demander : au fait, en résumé, qu'entendez-vous par Le Jugement de l'Histoire ? Notre définition est simple : c'est le renouvellement perpétuel de la mémoire partagée - mémoire collective - au moyen de la méthode descriptive que nous avons déjà présentée. Dans cette perspective, le chercheur s'inscrit dans le domaine scientifique qui est le sien et, selon son choix personnel, détermine le thème qui lui permet d'apporter une contribution au débat sociétal. Cela compte tenu des circonstances historiques et/ou socioculturelles de sa communauté, ou bien, de la communauté humaine tout simplement.

Dans le présent essai, c'est encore une fois le cas du Rwanda qui va nous servir de terrain d'observation pour formuler nos hypothèses de réflexion. Quant au thème central de notre discussion, c'est celui de la problématique de la Justice face au défi des violences collectives et leurs conséquences multiformes.

1Cf. SEBUNUMA D., Le Jugement de l'Histoire, Paris, Éditions Umusozo, 2015.

2Dictionnaire Hachette Encyclopédiqueop. cit.

3Ibid., p. 1440.

4 Problématique théorique et clinique sur l'articulation entre psychologie individuelle et psychologie collective : voir nos différents travaux de recherche déjà publiés.

5 BERNHEIM H., (1911), De la suggestion, Paris, L'Harmattan, 2007.

6 RICŒUR P., article « Le pardon peut-il guérir ? », in Revue Esprit, mars-avril 1995, n° 210, pp. 77 - 82.

7 Ibid.

8 HEGEL, F., Principes de la philosophie du droit, § 4, trad. J.L. Vieillard-Baron 1999, GF-Flammarion, Paris, cité in BLAY M. (Sous la direction de) , (2003), Grand dictionnaire de philosophie, Paris, Larousse CNRS éditions, 2012, pp. 583-587.

9., § 211.

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


Synthèse

Commander

Le Jugement
de l'Histoire


Synthèse

Commander

Le génocide
au Rwanda


Synthèse

Commander

Essai sur
l'autosuggestion


Synthèse

Commander

Psychopathologie descriptive I
Essais
sur les violences collectives

Synthèse

Commander

Communautarisme
et autochtonie –
Du cas du Rwanda
à l'universel

Synthèse

Commander

Rwanda :
crimes d'honneur
et influences régionales

Synthèse

Commander

Rwanda :
crise identitaire
et violence collective

Synthèse

Commander

La compulsion
de répétition
dans les violences collectives

Synthèse

Commander

La compulsion
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et violence collective
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